Le dîner de la sorcière, de Rumiko Takahashi

Après Les oiseaux du destin, voici le cinquième recueil d’histoires courtes de Rumiko Takahashi, qui est le dernier disponible en français pour le moment. On repart donc pour six nouveaux récits.

Et l’on commence par le récit éponyme. Monsieur Itokawa est veuf, proche de la retraite et végète dans son poste. Jusqu’au jour où le hasard et un petit accident lors d’une soirée l’amène à cotoyer madame Shinjo, patronne d’un gros client de son employeur. Voilà Itokawa contraint de la retrouver en tête à tête au restaurant. Une situation qui se répète avec une constance inquiétante et avec un effet secondaire qu’Itokawa ne semble pas remarquer. Contrairement à lui, on comprend assez rapidement une partie de l’intrigue, mais on a quand même quelques surprises à la fin.

Le protagoniste de Conscience et turbulences, Monsieur Kosakai, a lui encore sa famille même s’il est d’un âge un peu avancé puisque son fils s’apprête à lui présenter sa fiancé. Laquelle se trouve être une ancienne hôtesse que Kosakai avait envisagé d’inviter à l’hôtel lors d’un déplacement professionnelle. Chose dont ni son fils, ni sa femme ne sont au courant. Voilà Kosakai qui commence à paniquer en se demander à quoi rime tout cela. C’est amusant, on voit le personnage faire les montagnes russes sur le plan émotionnel et on constate aussi que ses souvenirs ne sont peut-être pas exactement conforme à la réalité sur tous les points.

Faites que la mort nous sépare a un titre dont on peut se demander s’il annonce bien ce que l’on peut imaginer. Et c’est effectivement à peu près ça. Le protagoniste est un homme en fin de carrière qui a pris une retraite anticipé, profitant du fait que sa femme dirige une chaîne de café-restaurant, et essaie de se consacrer enfin au projet qu’il avait déjà au début de son mariage : écrire un roman. Et son récit prend vite la direction d’un mari martyrisé par son épouse et qui entreprend de l’assassiner. La fiction et la réalité se superposent assez rapidement et on se demande si le protagoniste va finir par essayer de supprimer son épouse. Une histoire où Takahashi arrive encore à glisser quelques fils d’intrigues supplémentaires.

Dans Une famille décomposée, on suit Monsieur Katagi qui a marié son fils, finit sa carrière bancaire et repris un petit boulot plutôt que de prendre sa retraite et enfin à qui sont épouse a annoncé son intention de divorcer. Katagi se retrouve donc dans un nouveau logement et un nouvel environnement. C’est alors qu’il fait la connaissance de la patronne d’un restaurant où il prend ses habitudes, une femme plus jeune, apparemment célibataire et dont Katagi se demande s’il peut nouer une relation avec. L’intrigue va pas mal secouer le protagoniste, célibataire ne voulant pas dire sans ex – au pluriel – ni sans enfants. Takahashi aime bien les personnages qui se montent des films tout seul dans leur tête pour ensuite disperser aux vents leurs rêves.

On a un personnage un peu similaire dans Le tabou de jouvence, puisque Monsieur Kare-Eda a fraichement terminé sa première carrière à soixante ans et est à la recherche d’un petit boulot. Une quête qui a quelque difficulté à être accomplie, jusqu’à ce qu’on lui fasse une proposition pour participer à l’essai d’un traitement censé permettre de rajeunir. Outre la rémunération confortable en tant que cobaye, Kare-Eda fait aussi la connaissance d’un compagnon d’essai et de la docteure qui dirige l’étude. Notre protagoniste commence à se prendre au jeu, ayant l’impression que le traitement produit quelques effets. L’autrice s’amuse bien des espoirs de son personnage et de ses désillusions.

Enfin, on termine par Mon Skye adoré. On y suit Monsieur Inukai, fraichement retraité et qui espérait pouvoir enfin profiter pleinement de la présence de Skye, son chien adoré. Malheureusement, le canin est décédé à peine son maître libéré de son travail. Inukai est un peu désemparé et en plus il se retrouve en compagnie d’un étrange fantôme. Il se retrouve alors embarqué par le conseil de quartier dans une affaire de poubelles mal triées, ce qui l’amène à faire la connaissance de Madame Natsukawa, une jeune mère célibataire. L’intrigue va s’aventurer sur le terrain des violences conjugales et des conjoints toxiques, ainsi que le deuil d’un être cher, fut-il animal.

J’aime beaucoup les histoires que raconte Takahashi. Elle y met toujours de l’humour et de la légèreté, tout en glissant derrière des choses plus graves : violences conjugales, sentiment de déclassement avec la vieillesse, travail ne laissant que peu de vie familiale, relation parent-enfant compliquée, etc. Ces thèmes sont souvent à peine esquissés, mais ils sont bien là. L’autrice n’appuie pas forcément dessus, ces récits restant assez légers, mais ces éléments sont bien là et il n’est pas possible de les ignorer. J’aime aussi qu’on y voit beaucoup de choses du quotidien d’une société dans laquelle des salariés peuvent se retrouver littéralement séparé de leur famille par leur travail, où les gens qui finissent leur carrière professionnelle sont souvent contraint de reprendre un travail, où les femmes n’ont déjà pas la vie facile quand elles sont mariées et c’est encore plus compliqué quand elles sont célibataires, etc. Bref, Takahashi fait le portrait de la société dans laquelle elle vit, avec ces personnages dont la plupart on des préoccupations très terre à terre. Une approche que j’aime beaucoup et dont je trouve qu’elle l’illustre bien.

C’est la fin, provisoire, de ces récits courts. L’autrice en publie habituellement un tous les ans dans un magazine japonais et ils sont ensuite repris dans ces recueils. Un sixième volume est sorti il y a quelques temps au Japon. Peut-être finira-t-on par en voir la publication en français un jour. En tout cas, je l’espère. En attendant, je finirai bien par me décider à relire Maison Ikkoku ou bien Mermaid Forest.

Le dîner de la sorcière
de Rumiko Takahashi
traduit par Kevin Stocker
éditions Delcourt
196 pages

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