Iznogoud, de René Goscinny & Jean Tabary

Si René Goscinny est le créateur du plus célèbre personnage de bd française, Astérix, c’est loin d’être sa seule œuvre. Outre des dizaines de scénarios pour Morris et son Lucky Luke, ainsi qu’au moins autant d’histoires du Petit Nicolas illustrées par Sempé, le scénariste a aussi créé une autre série de bd appelée à une certaine postérité : Iznogoud.

Iznougoud est le grand vizir – un mètre cinquante en babouche – du calife Haroun el Poussah, commandeur des croyants et dirigeant débonnaire et bienveillant de Bagdad la magnifique. Mais si le calife est bon – il ne fait rien et il le fait bien – son subordonné est au contraire méchant, cruel et surtout ambitieux. Au point qu’il n’a qu’un but dans l’existence : devenir calife à la place du calife. Il ourdit donc les plans les plus complexes et les plus improbables pour parvenir à ses fins, sans jamais y arriver, bien entendu.

Iznogoud, c’est littéralement Bip-Bip et le Coyote au pays des Mille et une nuits : il tente invariablement de réaliser son objectif et tout aussi invariablement ça foire, parfois dans des proportions catastrophiques. On se retrouve d’ailleurs avec des sensations un peu similaires. Parfois, on voit dès le début comment le truc va foirer et à d’autres moments on est au contraire bien curieux de comprendre quel accident ou quel illogisme va faire dérailler le plan.

Comme le nom même du protagoniste le montre, Goscinny n’abandonne pas son amour des jeux de mots. C’est même peut-être la série où il s’y adonne le plus. Si dans Astérix on a des personnages dont le nom veut toujours dire quelque chose et que le scénariste y place régulièrement des calembours – « Les ibères sont rudes » – on passe à une toute autre échelle dans cette série. Non seulement les jeux de mots pullulent, mais parfois les personnages s’en agacent. On brise même le quatrième mur, certains protagonistes s’adressant directement aux lecteurices, voir aux auteurs de la bd. D’ailleurs, Dilat Laraht, le fidèle homme de main d’Iznogoud, s’adresse parfois au lecteurice, notamment pour faire comprendre qu’il sait déjà comment va finir l’histoire. Le dessinateur se retrouve même directement impliqué dans certaines histoires. Bref, ça lâche vraiment la bride sur l’humour et l’absurde.

Le contexte choisi permet aussi aux auteurs de laisser libre cour à leur imagination. Car la Bagdad d’Iznogoud est celle de la magie, des enchanteurs de tout poil, des fakirs sur des planches à clous, des génies dans les lampes et des tapis volants. Et les plans de l’infâme grand vizir impliquent régulièrement le recours à des objets enchantés. Ce qui élargit considérablement la palette des catastrophes qu’il subit. Parce qu’il ne va pas se contenter de se faire écraser par de menus objets ou bien réduit en esclavage. Il va aussi être transformé en asticot, en pot, en clou, etc. Bref, l’inventivité des auteurs s’exprime bien.

On pourrait se demander comment Iznogoud peut bien redevenir grand vizir au début de chaque histoire. Et bien, les auteurs y ont répondu dans un certain nombre de cas, avec des histoires très courtes… où la réponse n’est pas toujours celle attendue. Voire peut provoquer l’agacement légitime des lecteurices, qui pourraient avoir l’impression que l’on est un peu en train de se payer leur fiole. Et ça n’est pas comme cela qu’on obtiendra des prix littéraires.

Un leitmotiv qu’on lit abondement dans la série.

Après la disparition de Goscinny, Tabary continuera seul la série pendant plus de vingt ans, en assurant aussi le scénario. Et dans l’ensemble, je trouve qu’il n’a pas trop eu à rougir de la comparaison. La déferlante d’absurdité, de jeux de mots honteux et de pétage de quatrième mur a continué. Tabary finira par arrêter de s’occuper de la série après un AVC. Elle sera reprise par son fils puis d’autres continuateurs et j’ignore ce que vaut leur travail, n’ayant pas souhaité aller au-delà du travail des créateurs de l’increvable machiavel du moyen-orient.

J’ai découvert cette série étant enfant, par le biais de son huitième album, intitulé Le jour des fous, que je lisais chez mes grand-parents. J’en ai beaucoup aimé l’absurdité et l’invariance dans l’échec de son protagoniste. Plus tard, je fis l’acquisition des différents albums, jusqu’à en avoir lu l’intégralité. Elle fait partie de ces séries qui ont bercé mon enfance et qui parviennent toujours à me faire sourire à la n-plus-unième relecture. Outre la plume et l’humour de Goscinny, j’aime aussi le dessin de Tabary avec son côté un poil caricatural et les scènes où l’on voit des petits détails semés un peu partout lorsqu’il dessine les rues de Bagdad la magnifique.

Iznogoud est une série que je continuerai de chérir. Son protagoniste est méchant, avare, cupide, égocentrique, etc. et pourtant la constance dans l’échec qu’il partage avec Wile E. Coyote lui attire une once de ma sympathie. C’est un méchant qui ne peut jamais gagner et ça a un côté rassurant qu’au moins dans la fiction ce genre de personnage ne parvienne jamais à ses fins. Et puis j’avoue qu’il faut un sacré talent dans la déveine pour arriver à se prendre une corniche sur la tronche en plein désert.

Je vous laisse deviner qui s’envole à la fin de l’histoire.

Iznogoud
écrit par René Goscinny & Jean Tabary
dessiné par Jean Tabary
éditions Dargaud & IMAV
27 albums ou 5 intégrales

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