Voici un livre dont le titre m’a interpellé. Pourquoi une révolution aurait-elle pu éclaté en France en 1709 ? J’avais une petite idée des éléments menant à cette possibilité, mais j’étais bien curieux de voir comment l’auteur allait agencer cela, ainsi que les raisons pour lesquelles cela n’a pas conduit à un 1789 prématuré.
L’auteur propose un plan en quatre saisons, de l’hiver jusqu’à l’automne, en passant par le printemps et l’été. Petite idée sympathique : pour chaque saison, une petite note de bas de page fait quelques propositions musicales issues de la musique baroque pour accompagner la lecture.
On commence donc par nous faire un état des lieux de la France de Louis XIV en ce début 1709. Et ce Grand Siècle finissant n’est pas glorieux. Englué dans la guerre de Succession d’Espagne depuis plusieurs années, le royaume enchaîne les déconvenues avec comme dernière déception en date la prise de Lille par les anglo-hollandais, en décembre 1708. On nous propose alors un petit résumé de cette guerre, notamment le pourquoi du comment qui montre que le Roi Soleil s’est un peu pris les pieds dans le tapis. Ceci dit, l’auteur présente bien la chose et l’on voit que si le souverain n’a pas choisi la meilleure option, la situation géopolitique ne proposait pas vraiment de solution satisfaisante.
Et par dessus cela, arrive La Catastrophe : la vague de froid de janvier 1709. Une chute des températures qui fait geler la Garonne et même le port de Marseille. Et ça dure, avec des phases de redoux avant de nouvelles baisses du mercure. Outre l’effet immédiat sur les individus et les problèmes pour se protéger du froid, la vraie catastrophe est agricole. Les récoltes futures sont anéanties dans des régions entières.
Bref, l’année est vraiment mal barrée. Les armées ne brillent pas, la prochaine récolte s’annonce catastrophique, des spéculateurs accaparent les stocks de grains, la population s’échauffe et commence à menacer de s’en prendre à tout ce qui semble faire partie du problème – et une foule en colère peut avoir pas mal d’imagination.
Alors pourquoi ça ne finit pas par exploser ? On peut y voire différentes raisons, à commencer par la réaction des autorités. Le roi et son gouvernement ne restent pas passifs face à la situation, bien au contraire. Des mesures sont prises rapidement, pas toujours à bon escient, mais il se passe quand même quelque chose. L’orge, que l’on peut planter au printemps pour une récolte l’été est le véritable sauveur du pays sur le plan alimentaire. Et tout le monde en est bien conscient. La crise est rude, mais la société tient bon.
Sur le plan de la guerre, la situation est particulièrement pourrie en début d’année et Louis XIV n’est pas loin de cédé aux exigences de ses adversaires. Ce qui aurait pu avoir un effet sur sa légitimité. Sauf que les alliés, un peu trop content de leur domination sur les champs de bataille, chargent la barque à fond, en rajoutant humiliation sur humiliation. Au point que le locataire de Versailles décide de pas céder et de tenter le tout pour le tout. Il reste de quoi faire vivre une armée, confiée à l’un des commandants à peu près compétents et disponibles. Et en septembre on finit sur la défaite de Malplaquet, une étrange bataille « perdue » par les armées françaises mais d’une façon qui finalement les arrangent plus que leurs adversaires. Les ennemis ne déferleront pas sur Paris, la dignité de la dynastie des Bourbons est sauvée.
Au milieu de tout ça, on voit aussi qu’il y a pas mal de questions financières et fiscales. Car qu’il s’agisse du grain à trouver ou des armées à équiper, il faut de l’argent, beaucoup. Et les caisses de l’état ne brillent pas par leur excédent. L’auteur nous montre un peu comment en usant de bric et de broc on finit par combler suffisamment les trous pour arriver à tenir encore un peu.
Bref, quelques bonnes décisions et un minimum de chance permettent à la monarchie de sauver sa situation. Ceci dit, l’auteur montre qu’il y a aussi des différences de contexte : si le Royaume-Uni a connu deux révolutions au siècle précédent, dont une qui finit par couter la vie à Charles Ier, le mouvement des idées n’a pas encore assez infusé. Les Lumières et la Révolution américaine ne sont pas encore passés par là.
Personnellement, je constate aussi que le fait que les dirigeants, à commencer par le roi, ont semblé avoir bien conscience du fait que réagir promptement et sauver le peuple c’était aussi sauver leurs têtes. Plusieurs figures importantes du royaume seront à quelques reprises en fâcheuse posture face à une foule prête à user de violence.
En complément, l’auteur propose deux uchronies, qui permettent de comprendre un peu certains des points de bascule potentiels. L’un des points que j’ai trouvé intéressant, c’est qu’il parvient à montrer comment les tensions de cette période pourrait amener à une situation différente… mais qui contiendrait probablement les germes de nouvelles tensions voire de conflit postérieur.
L’ouvrage se lit bien, la plume de l’auteur étant fluide et le volume assez réduit : cent cinquante pages en format moyen. Ceci en a donc fait une lecture agréable, d’autant plus que j’y ai vu des références intéressantes dans la bibliographie finale que j’ai soit déjà lu soit que je compte lire plus tard. En tout cas, à moins de connaître déjà très bien cette année 1709, on ne peut qu’apprendre des choses à la lecture de ce livre.

1709 – L’année où la Révolution n’a pas éclaté
de Gauthier Aubert
éditions Calype
152 pages, plus bibliographie (format moyen)