Il y a peu, j’ai repris ma relecture des recueils d’histoires courtes de Rumiko Takahashi. Je poursuis cette fois assez rapidement avec le 3e volume. Voyons un peu ce que raconte ces six histoires.
On commence par Le rêve d’un voyage sans lendemain. Shinonome est un employé standard, rentrant usuellement tard dans sa famille, au point que sa femme et son fils finissent par donner l’impression qu’il n’est qu’un étranger dont on tolère la présence. L’approche des examens de son fils accroit encore la sensation pour Shinonome de ne plus vraiment vivre chez lui. Arrive alors une invitation à une réunion d’anciens élèves, sur laquelle Shinonome repère le nom d’une ancienne camarade de classe dont il était amoureux. Sur un coup de tête, il décide de se rendre à la réunion. Entre les films que le personnage se fait dans la tête le temps de son voyage en train puis les retrouvailles avec des camarades qu’il a peine connu et qui ne se souviennent pas vraiment de lui, jusqu’à la réunion avec une Seiko qui a forcément changé en vingt-cinq ans, l’autrice s’amuse bien de tout ce qui peut passer par la tête de son protagoniste. Mais les rêves que l’on fait sur ce qu’il aurait pu se passer ne sont justement que des rêves.
On passe ensuite à Papa et les graffitis. Le protagoniste est un homme qui retrouve sa femme et son fils après sept ans de mutation dans un endroit lointain. Et il a presque l’impression d’être un étranger dans sa maison, notamment vis à vis de son fils qui ne lui adresse quasiment pas la parole. C’est alors que quelqu’un se met à taguer des messages sur le muret de son domicile. Takahashi nous parle là de la difficulté à communiquer, notamment entre parents et enfants. On voit des adultes qui n’arrivent pas comprendre ce que fait leur progéniture. Le protagoniste est à nouveau l’un de ces employés japonais typiques, consacrant sa vie à son travail pour assurer les besoins de sa famille mais qui du coup perd une certaine connexion avec cette dernière. Un homme qui a des idées arrêtées sur un certain nombre de choses et qui se veut d’une certaine rigueur morale mais qui a bien du mal à affronter certains obstacles. Bref, c’est assez amusant tout en ayant mettant en scène pas mal de problèmes de la société dans laquelle vit l’autrice.
Dans Vacances forcées, on suit Namiko qui se retrouve contrainte de partir en vacances en compagnie de sa belle-mère. Cette dernière, récemment veuve, veut profiter un peu de l’existence mais a du faire une croix sur l’accompagnement d’une amie. D’où la présence de Namiko, qui réalise qu’elle ne connaît pas très bien la mère de son mari et qu’elle a un peu de mal à communiquer avec elle. Le voyage se passe avec quelques remous et Namiko prend beaucoup sur elle tout en ayant l’impression que sa belle-mère lui reproche, plus ou moins silencieusement certaines choses. Bref, ce n’est de tout repos. Mais cette histoire de mésentente cache autre chose et mène vers une sorte de trésor bien dissimulé.
Depuis quelques années, Hidehiko héberge son père, grabataire. Cela complique un peu sa vie familiale, mais sa femme Yasuko s’en occupe. Jusqu’au jour où elle doit séjourner à l’hôpital suite à une chute. Hidehiko doit alors s’occuper de son père, et de son fils. Et si une aide à domicile vient pendant la journée, Hidehiko doit se charger de la soirée et de la nuit. C’est là qu’il constate que son père se livre à un étrange manège. Une nouvelle fois, l’autrice met en scène l’un de ses salariés japonais, père de famille à enfant unique, concentré sur son travail et dont la femme gère la maison et les tâches domestiques et familiales. Un homme avec un rapport ambigu à son père, coincé entre l’état actuel de ce dernier et ses souvenirs d’enfance. Une histoire touchante sur la difficulté à communiquer et l’humiliation de la dépendance.
On retrouve un salarié et père de famille dans Un bouquet de fleurs rouges. Sauf que notre protagoniste est décédé et réduit à l’état de fantôme il vient d’assister à son enterrement. Et les commentaires qu’il entend à son propos ne sont pas les plus agréables à écouter. Sa femme et son fils semblent à peine désolés, ses collègues rappellent qu’il était sur le point d’être licencié dans le cadre d’une restructuration. Bref, le fantôme ne vit pas sa meilleure mort et va de déception en déception. J’ai trouvé cette histoire très touchante, l’autrice parvenant à retourner la situation avec beaucoup d’émotion.
Dans Permanent Love, monsieur Kamimoto est muté loin de sa famille. Une situation qui le pousse rapidement à s’interroger sur sa relation avec sa femme. Surtout que cette dernière semble plus intéressée par les déplacements de son idole sud-coréenne que par prendre des nouvelles de son mari. Ce dernier fait alors la connaissance d’une jeune femme, mère célibataire, qui fréquente régulièrement le même restaurant que lui. Le principe du personnage qui se fait des films dans sa tête est un truc très récurrent dans le manga et Takahashi n’est pas la dernière a y avoir recours. Elle en fait donc usage dans cette histoire un peu douce-amère d’un homme un peu déçu par la vie mais qui ne peut guère que rêver à défaut d’y changer vraiment quelque chose.
Dans ces histoires, on continue de voir l’autrice explorer des situations à des lieux de la plupart des univers de ses séries longues. Des situations assez ordinaires, mettant en scène des gens tout aussi ordinaires, bien souvent le salarié typique enchainé à son travail et ne fréquentant sa famille que le temps du repas du soir, quand il n’est pas carrément exilé au loin par son emploi. Des gens qui s’interrogent sur leur situation, leurs espoirs. Des personnages qui ont souvent des problèmes de communication. On sent aussi que l’autrice aime ses personnages, ces gens ordinaires qu’elle doit probablement croiser tous les jours. J’aime beaucoup ces petits récits, comme des sortes de vignettes (relativement au manga long standard) où l’on plonge le temps d’une trentaine de pages dans une histoire avec un peu d’émotion, de l’humour, parfois une once de drame. Et tout ça est toujours bien dessiné par Takahashi, dont le style est particulièrement reconnaissable mais qui sait bien varier le dessin de ses protagonistes. Les couvertures de cette série de recueil les mettent d’ailleurs en scène et on reconnait bien qui vient de quel récit.
Bref, j’ai pris grand plaisir à la relecture de ces petites histoires qui font ressentir quelque chose. Je vais pouvoir maintenant m’attaquer aux derniers recueils, qui étaient jusqu’ici inédits en français.

Un bouquet de fleurs rouges (Takahashi Rumiko Gekijo vol.3)
de Rumiko Takahashi
traduit par Kevin Stocker
éditions Delcourt
196 pages