La bataille de Gaulle – J’écris ton nom, d’Antonin Baudry

Il n’y a pas bien longtemps, j’ai dit ici pas mal de bien de L’âge de Fer, premier volet du diptyque La bataille de Gaulle, réalisé par Antonin Baudry. Le second film étant sorti rapidement après, je n’ai pas trainé pour aller le voir.

On se retrouve donc début 1943. Darlan est mort, les alliés placent Giraud à la tête de l’administration et des troupes françaises en Afrique du Nord et De Gaulle est coincé à Londres.

Tout comme dans ma chronique sur le premier film, je spoilerai probablement un certain nombre de choses du film, vu qu’il s’agit d’événements historiques, dont certains sont assez connus du grand public.

D’abord, on retrouve un peu les mêmes défauts. Le film a beau faire deux heures et demi il a tant de choses à raconter qu’il va vite et qu’il continue de faire défiler des personnages dont on ne sait pas toujours exactement qui ils sont. Ceci dit, on ne présente pas non plus tous les personnages qui ont trois répliques dans tous les films. Il n’y a qu’à voir un Star Wars et compter le nombre de personnages parlants dont on ignore le nom au simple visionnage du film (ici, je me cogne bien de savoir que l’univers étendu nomme les moindres figurants).

Le film inverse certaines choses. Ainsi, la plus grosse bataille du film se trouve cette fois dans la première moitié et une nouvelle fois, il s’agit de faire briller les français libres, dont les actions militaires ont surtout une importance pour la communication et l’image qu’ils permettent à De Gaulle de porter. Cet aspect-là est bien présent tout le long du film et on voit que cette utilisation de la presse et de l’image permet certains progrès du côté gaulliste.

Si dans le premier film De Gaulle avait une sorte d’antagoniste à distance dans le personnage de Darlan, cette fois il est directement confronté à celui qui sert de bâtons dans ses roues : le général Giraud. Sorti du milieu des amateurices de la seconde guerre mondiale, ce personnage est assez peu connu du grand public, alors qu’il a détenu un certain pouvoir pendant un moment dans la France Libre. Le film lui rend justice en lui accordant du temps de présence à l’écran, à défaut de le rendre sympathique. Et c’est vraiment une partie très intéressante et importante du film : l’opposition entre gaullistes et giraudistes, entre ceux qui ont créés les Forces Françaises Libres et ceux qui ont été un temps sous l’autorité de Vichy. Le personnage de Marcel Peyrouton est un bon catalyseur des gros problèmes que soulevaient ce rapprochement entre deux armées et deux entités politiques qui prétendaient toutes deux incarner la France. J’avoue que j’ignorais jusqu’à l’existence de ce personnage mais il est parfait pour illustrer cette situation.

Le film consacre pas mal de temps à toute cette phase, avec les nombreux aller-retours pour négocier un accord et un général Catroux qui cette fois à un temps de présence à l’écran non-négligeable et qui mouille la chemise pour essayer de faire avancer la cause gaulliste.

Si la bataille se livre dans les cabinets de Londres et d’Alger tout en essayant d’exploiter les opérations de la colonne Leclerc, la situation intérieur de la France s’invite aussi au programme. Dans le premier volet on suivait cet aspect principalement par le personnage de Fernand, permettant de voir les tous premiers actes, surtout symboliques, de résistance à l’occupation allemande. On change bien évidemment de regard et cette fois c’est par l’intermédiaire de Livia, qui gravite autour de Jean Moulin, que cet aspect est évoqué.

On n’assistera pas à de flamboyantes opérations de sabotage mais au contraire aux réunions et tractations visant à unifier la Résistance. Car cette unification sous la forme du Comité National de la Résistance va avoir son importance dans la lutte d’influence qui a lieu à Alger. Moulin est donc une figure incontournable de cette partie du film. Et son destin tragique ne pouvait pas être coupé au scénario. Comme pour tout le reste, ça pourra donner l’impression d’aller vite, mais l’essentiel est là : l’arrestation à Caluire, la torture dirigée par Klaus Barbie et la mort sans avoir parlé. Ce passage fait partie des moments du film où j’ai apprécié de voir des détails qui sont connus et que l’on utilise à l’écran sans forcément passer dix minutes à les mettre en place et les expliquer. Ainsi, on verra près du corps de Moulin une petite esquisse sur un bout de papier : c’est un portrait de Barbie réalisé par Moulin après avoir demandé de quoi écrire. En faisant croire à ses tortionnaires qu’il allait parler, il s’est au contraire moqué d’eux.

La création de ce CNR présente bien des difficultés et on voit que ce n’est pas une affaire de tout repos. J’ai apprécié l’insistance qu’a le film sur le fait que ce comité ne doit pas regrouper que des chefs de réseaux mais doit impliquer des représentants politiques. La recherche d’une légitimité est un point important et je pense qu’on le ressent bien dans ce film. C’est elle qui permet à De Gaulle à la fin de pouvoir dire qu’il n’a pas besoin de proclamer le rétablissement de la République : elle n’avait jamais disparu.

J’ai apprécié qu’on utilise le personnage de Livia sur toute cette partie. S’il s’agit d’un personnage fictif, elle représente bien cette vie sur le fil du rasoir : être prêt à réagir à la moindre alerte, tout suspecter, ne rien négliger. On atteindra évidemment pas le niveau d’intensité de L’armée des ombres mais je trouve que ces parties du film donne un ressenti assez puissant de ce qu’a pu être cette période et ce combat. Et je pense qu’il était bon d’avoir un personnage fictif pour synthétiser différents profils et regrouper la proximité de Moulin et de l’unification de la Résistance, avec la Libération de Paris. Et surtout, il est bon d’avoir fait que ce personnage soit une femme, parce qu’elles ont été trop longtemps négligées dans l’histoire de la Résistance. Ce n’est plus le cas maintenant et il est bon d’entretenir cette mémoire.

Si j’ai déjà causé pas mal de Giraud, je n’ai pas encore évoqué l’autre antagoniste du film : Roosevelt. Ce dernier, qui est justement à la manœuvre dans le soutien à Giraud, a clairement une vision négative de De Gaulle et de la France Libre. Et il ne ménage pas ses efforts pour ne pas se laisser gêner par ce général de pacotille entouré d’une bande de va-nu-pieds. Le film ne ménage pas ses efforts et prend quelques libertés (notamment au niveau géographique) pour bien appuyer le propos. On trouve aussi un Churchill qui ne peut pas vraiment s’opposer à lui, puisqu’il en a trop besoin pour gagner une guerre dans laquelle le Royaume-Uni était déjà engagé jusqu’au coude depuis plus de deux ans lorsque les États-Unis se sont joints au conflit. Ce qui ne l’empêche pas à l’occasion de réaliser une ou deux manœuvres dans le dos de son partenaire d’Outre-Atlantique, bien aidé en cela par un Anthony Eden plus réceptif à la cause gaullienne et surtout plus conscient des réalités géopolitiques européennes que le locataire de la Maison Blanche.

L’une des choses que je trouve intéressante, ce sont les libertés que prend le film par moment, tout en s’appuyant quand même sur quelques éléments véridiques. Ainsi, il est assez improbable que De Gaulle ait refilé des instructions secrètes à Leclerc concernant sa marche vers Paris. Par contre, il est bien véridique que l’une des colonnes de sa division a commencé à rouler vers la capitale avant qu’Eisenhower ne donne son feu vert à l’opération. Le film, qui rappelons-le n’est pas un documentaire mais une fiction, romantise cet aspect, comme d’autres, mais garde des détails réels.

L’un des points de déception du film précédent était la faible présence, voire l’absence, des troupes coloniales pendant la bataille de Bir-Hakeim. L’odyssée de la colonne Leclerc comble cette lacune avec un certain bonheur… jusqu’à un certain point puisqu’à partir du moment où elle se transforme en 2e DB, on ne voit plus qu’un seul et unique soldat noir à l’écran. Et ça n’est pas un problème de production ou de choix du scénario mais un reflet de la réalité : lors de sa transformation en division blindée, la colonne Leclerc est « blanchie » (sous demande américano-britannique) et le film l’évoque très clairement. Au point qu’il n’y serait resté qu’un unique soldat noir, Claude Mademba Sy. Cependant, la diversité de cette unité est encore évoquée puisqu’on a un petit aperçu des Rochambelles (dont on peut avouer qu’on aurait aimé les voir plus à l’écran mais leur présentation montre bien l’influence en terme d’image de l’odyssée de la colonne Leclerc) mais aussi des anarchistes espagnols dont on comprend, si on écoute bien ce que disent les personnages, qu’ils seront les premiers à entrer dans Paris. Bref, il y a plein de détails intéressants.

Dans l’ensemble, je suis très satisfait de la distribution. Simon Abkarian est toujours aussi bon dans son interprétation de De Gaulle. Thierry Lhermitte est très bien en général Giraud, Simon Russell Beale continue d’être plaisant à voir en Churchill qui alterne l’anglais et le français. Campbell Scott campe un Roosevelt dont la suffisance est immanquable. Niels Schneider fait un Leclerc qui alterne doute et résolution illuminée. J’ai bien aimé le Moulin qu’incarne Félix Kysyl. Enfin, Anamaria Vortolomei interprète une Livia engagée, qui doute, qui a peur mais qui agit quand même.

Notons en passant que la musique est certes fois assurée par Théo Cascio au lieu de Volker Bertelmann et ça s’entend, sans que je puisse dire si je préfère l’un ou l’autre.

J’ai été bien ému à certains moment, notamment lors de la libération de Paris et en entendant Paul Éluard lire le poème qui donne son titre à ce volet. Tout ça s’empile fort bien et l’effet fonctionne vraiment chez moi.

Alors, est-ce que tout ça en valait la peine ? Est-ce que ce projet n’était pas mal branlé, à vouloir raconter autant de choses, à semer des personnages par pleine brassée sans qu’on sache toujours bien qui ils sont, à enchaîner les scènes et les événements ? Pour répondre, je prendrais le problème dans l’autre sens : est-il possible de faire autrement ? Pouvait-on raconter la construction de ce personnage historique et à travers lui faire l’histoire de la France Libre en faisant différemment ? Pour éviter les défauts énoncés ci-dessous, il aurait fallu resserrer l’intrigue, éliminer des personnages, enlever des événements. En fait, il aurait fallu couper des pans entiers du récit. Mais alors on aurait fini par aboutir à quoi ? Un film de salon avec un De Gaulle qui s’agite face à Churchill, qui s’engueule avec Giraud, etc. En risquant vraiment de perdre toute perspective sur le conflit et ses enjeux. Les batailles comme Bir Hakeim ou la création du CNR seraient alors devenu des événements hors champs que l’on aurait à peine évoqué. Un film centré sur un sujet précis, comme l’opposition De Gaulle – Darlan, avec au cœur la conférence de Casablanca, aurait certainement été possible. Mais ça n’aurait plus du tout été la même histoire. Notons aussi que si l’on peut se plaindre de la profusion de personnages présents, c’est oublié tout ceux qui ont déjà été éliminé du récit, qui reste une version simplifiée, voire très simplifiée par moment, de la réalité historique. Bref, on aurait certainement pu faire autrement, mais je ne suis pas sûr qu’on aurait pu faire mieux. En tout cas pas sans changer le propos du film.

J’ai donc pris beaucoup de plaisir à voir ce deuxième volet. J’y ai trouvé à peu près les mêmes défauts que dans le premier mais aussi les mêmes qualités. Notamment la capacité à placer des petits détails authentiques. Le film gagne peut-être aussi en stabilité, en partie du fait que la stature de son personnage principal s’est améliorée et qu’il boxe enfin dans la catégorie pro. J’ai aimé la distribution, où chacun et chacune me donne l’impression d’y avoir bien mis du sien. Au final, le projet n’est peut-être pas pleinement abouti mais j’apprécie énormément la tentation et les efforts mis dedans. Ça aurait été dommage de ne pas essayer.

La bataille de Gaulle – J’écris ton nom
réalisé par Antonin Baudry
avec Simon Abkarian, Anamaria Vartolomei, Thierry Lhermitte, Félix Kysyl, Niels Schneider, Campbell Scott et Simon Russell Beale

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