La Grande Guerre hors des tranchées, de Michaël Bourlet

En France, la première guerre mondiale est surtout vue par le prisme de la guerre des tranchées et des offensives se concluant par quelques kilomètres gagnés pour un niveau de pertes insupportable. Pourtant, le conflit ne se limite pas au nord et à l’est de la France, c’est même pour ça qu’il y a le terme « mondial » dans son nom. Michaël Bourlet, que j’ai déjà chroniqué ici avec son ouvrage sur la bataille de Verdun, propose de s’intéresser un peu au reste du monde mais aussi aux autres formes de guerre que l’on a pu trouver pendant ce conflit.

L’auteur découpe son propos en cinq chapitres, chacun s’intéressant à une forme de combat particulière qu’il illustre à l’aide de trois à cinq exemples tirés de ce conflit.

On commence par la guerre de mouvement, que le front de l’Ouest n’a connu qu’au tout début et à la toute fin du conflit. Il est bien sûr pas mal question du front de l’Est, où les dimensions géographiques empêchant l’existence d’un front continu imposait naturellement des opérations plus dynamiques. Mais on fait aussi un petit détour par le Sinaï, l’occasion de découvrir un théâtre d’opération bien moins connu. La bataille de Tannenberg a été l’occasion pour moi de constater une nouvelle fois que le ou les personnages que l’on présente souvent comme grand architecte d’un plan génial ne part en général pas de rien du tout. C’est ainsi le cas de cette bataille où Hinderburg a en fait repris le plan d’un subordonné, en l’adaptant éventuellement, mais l’idée générale n’est pas du tout de lui. De son côté, l’offensive Broussilov est un bon exemple du fait que les militaires n’appliquent pas les ordres de façon mécanique et impartiale : les disputes et mésententes dans le haut-commandement russe ont probablement eu un effet négatif sur l’exploitation de cette victoire.

On passe ensuite à la guerre en milieu montagneux, un environnement qui rend vite compliqué les choses. Et si les exemples le montrent bien, on voit aussi que cela peut permettre de réaliser des ruptures inattendues. Si l’on fait bien sûr un tour sur le front entre Grèce, Serbie et Bulgarie en 1918, un endroit qui aura une importance capitale dans la résolution de la première guerre mondiale, on s’intéresse aussi au front entre Italie et Autriche-Hongrie, une zone vraiment oubliée par la mémoire française du conflit, alors que des unités françaises y ont aussi combattu. Enfin, on va explorer le Caucase. Parce que si l’Empire Ottoman dans le conflit résonne bien sûr avec Gallipoli et les Dardanelles, ainsi qu’avec les opérations sous l’inspiration de Lawrence d’Arabie, cet empire a aussi durement combattu dans les montagnes du Caucase, face à la Russie. Des opérations dans un milieu particulièrement hostile et qui auront fait du dégât.

La guerre de siège est un grand classique des conflits depuis l’Antiquité et la seconde guerre mondiale a son lot de moments légendaires, comme Léningrad et Stalingrad. La Grande Guerre, nettement moins. Pourtant, plusieurs sièges eurent lieu dans des théâtres d’opérations variés. On explore donc à nouveau le front de l’Est mais aussi deux autres endroits beaucoup plus inattendu. D’abord la Mésopotamie ottomane où les troupes britanniques tentent de venir s’installer, principalement venant des Indes. L’occasion de voir que la direction de l’empire britannique n’est pas totalement homogène et que certains secteurs tentent parfois de jouer leur partition en solo. Ensuite, le siège de Tsingtao, concession allemand en Chine assiégée par les japonais. L’auteur en profite pour rappeler l’engagement de l’empire du soleil levant dans le conflit, avec des ambitions importantes. On y voit que l’expérience de la récente guerre russo-japonaise n’a pas été négligeable et que certains officiers japonais en ont retenu quelques leçons.

Pour la guerre sur et autour des mers, on ne peut bien sûr pas passer à côté de la mythique bataille du Jutland, où l’auteur montre bien tout le paradoxe de la victoire ou de la défaite qui ne change pas forcément grand chose. On cause aussi de la première bataille de l’Atlantique, où les sous-marins allemands tentent de couper leurs adversaires des ressources de leurs empires coloniaux et de leur partenaire d’outre-Atlantique. Si les moyens mis en œuvre sont encore bien limités, on voit tout de même se dessiner plusieurs caractéristiques que l’on retrouvera dans la seconde bataille de l’Atlantique, de 1939 à 1945. La guerre navale se fait aussi en conjonction avec des opérations terrestres, on parle donc un peu du désastre des Dardanelles, qui n’a pas été une mauvaise opération qu’au plan terrestre : les marines alliées y ont aussi payé un certain tribut. Enfin, on s’intéresse à une opération commando sur Zeebruge, qui préfigure très bien certaines actions que les britanniques mèneront pendant la seconde guerre mondiale, notamment le grand raid sur Saint-Nazaire.

Enfin, l’auteur s’intéresse au continent peut-être le plus négligé dans les études sur le conflit : l’Afrique. Car les allemands y possédaient plusieurs colonies, que les alliés ne comptaient pas laisser sans occupation. Cette partie est très intéressante par la variété des situations qu’elle présente, de la brève et « facile » campagne du Togo jusqu’à l’interminable traque des troupes du général Lettow-Vorbeck en Afrique de l’Est. C’est aussi l’occasion d’évoquer un belligérant généralement complètement occulté du conflit : le Portugal.

Même quand on connait un peu la diversité de conflit et qu’on en sait déjà un minimum sur l’offensive Broussilov, l’armée d’Orient ou la bataille du Jutland, on ne peut que découvrir des choses en lisant cet ouvrage. J’ai beaucoup apprécié la variété des endroits et des situations proposées. L’auteur contextualise plutôt bien chaque situation. Chaque personnage évoqué est accompagné de ses dates de naissance et de décès, permettant de le situer chronologiquement, et chaque lieu est complété de son nom actuel, si ce dernier a changé, ainsi que du pays actuel dans lequel il se trouve. Et vu la recomposition de la carte d’Europe – et d’autres zones – après ce conflit, la deuxième guerre mondiale et les guerres de décolonisation, il y a pas mal de lieux qui ont changé de nom et/ou de pays depuis. J’ai apprécié cette attention vis-à-vis des lecteurices. L’ouvrage compte quelques cartes qui sont bien utiles, mais j’aurai aimé en avoir un peu plus de ce coté, notamment sur certaines opérations, comme celle dans le Sinaï, pour bien situer les lieux de l’action et mieux comprendre les mouvements de troupes. Mais c’est un défaut bien léger pour un ouvrage qui amène vraiment un regard bienvenu sur ce conflit. Et il est intéressant de voir qu’il est écrit par quelqu’un qui a aussi publié un ouvrage sur la plus mythique des batailles du front de l’Ouest : Verdun. Merci.

La Grance Guerre hors des tranchées
de Michaël Bourlet
éditions Perrin / Ministère des armées
335 pages, plus bibliographie (grand format)

disponible en numérique chez 7switch

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