J’ai déjà causé plusieurs fois ici d’ouvrages écrits par Rémi Kauffer et donc je continue tranquillement d’écluser sa production sur l’histoire des services secrets. Cette fois, et le titre ne le précise pas, on s’intéresse spécifiquement au vingtième siècle et aux affaires d’espionnage qui l’ont émaillé.
La structure de l’ouvrage reflète en quelque sorte l’histoire des services secrets soviétiques, qui servent de fil conducteur. On a quatre parties, consacrées à l’essor de ces services, à la période de la seconde guerre mondiale, à la guerre froide et enfin à l’issue de cette dernière. Le tout encadre vingt-deux chapitres, dont huit consacrés à la troisième partie, la guerre froide étant un peu la période reine de l’espionnage au vingtième siècle.
La partie la plus instructive, pour moi, est la première. Celle qui montre la mise en place de nouveaux services de renseignements pour la toute jeune Union Soviétique. Un défi pour un état qui n’a au début aucun allié sur la planète et se méfie donc de tous. Mais les soviétiques apprennent vite et s’ils souffrent de certains handicaps, dont une certaine tendance à purger, notamment dans la deuxième moitié des années 1930, ils réalisent déjà de très bonnes opérations. L’un des avantages à être novice est que l’on est parfois plus ouvert à de nouvelles approches. Ce n’est pas un gage de succès automatique mais cela permet parfois de belles réussites. Comme celle, bien connue, des Cinq de Cambridge. L’auteur rappelle bien les biais britanniques que les soviétiques vont exploiter pour parvenir à cet exploit. C’est aussi l’occasion de parler du mythique Orchestre Rouge et de faire la différence entre ce qui relève de la légende et de la réalité.
La seconde guerre mondiale est l’occasion de réviser quelques classiques, notamment le décryptage d’Enigma (une entreprise plus multinationale que ce que les britanniques essaient de raconter dans leurs divers ouvrages, films, etc.) et le maintien du secret autour du jour J. Mais il n’y a pas vraiment de trêve entre Est et Ouest et les soviétiques perfectionne leur espionnage industriel enclenché avant guerre et parvienne à accéder à quelques secrets concernant la bombe atomique.
La troisième partie est évidemment celle de l’âge d’or, celui des aventures les plus anciennes de James Bond et des romans de John Le Carré. Une période où j’ai appris encore des choses. On croise bien sûr l’affaire Abel et son fameux pont aux espions – que l’on verra mis en scène par Spielberg – et Berlin est bien évidemment un terrain de jeu tout aussi réel que dans la fiction. L’histoire du tunnel permettant de se brancher sur des communications soviétiques est assez incroyable, surtout quand l’auteur nous montre qu’il s’agit d’une intrigue à tiroir. On voit, tout comme dans la période précédente, que l’intoxication est une activité qui n’est pas négligeable dans ce domaine. Au lieu d’empêcher l’adversaire d’accéder à des informations, on peut aussi lui en refiler de mauvaise et parfois même agir sur son processus de décision par ce biais.
La dernière partie évoque les derniers feux de cette guerre froide. On y trouve l’affaire Günter Guillaume, peut-être un peu oubliée de nos jours mais qui contribua à la démission du chancelier allemand Willy Brandt, et l’affaire Farewell, tout aussi incroyable et à la conclusion plus tragique. J’ai aussi replongé dans l’affaire Aldrich Ames et je suis toujours sidéré de voir de quelle façon la taupe aurait pu se faire repérer nettement plus tôt si son dossier avait été étudié avec un peu plus de sérieux.
Bon, tout n’a pas été nouveau pour moi dans cet ouvrage, loin de là. Mais ça ne me fait pas de mal de réviser quelques classiques tout en découvrant quelques trucs en plus, notamment sur les débuts des services soviétiques. Comme à son habitude, Kauffer est assez détaillé dans ce qu’il raconte et il lui arrive de faire des détours pour mieux revenir à son propos. Il a aussi une certaine pratique des enchaînements et transitions qui lui permettent de passer d’un sujet à un autre. Et comme souvent quand je lis un ouvrage sur le sujet, je trouve que l’espionnage est un de ces trucs historiques où la réalité offre des choses aussi passionnantes et incroyables, voire plus, que la fiction.

Les grandes affaires des services secrets
de Rémi Kauffer
éditions Perrin
650 pages (poche)
disponible en numérique chez 7switch