La bataille de Gaulle – L’âge de fer, d’Antonin Baudry

Je ne vais vraiment pas souvent au cinéma, pour tout un tas de raisons. Mais il y a quelques mois, j’ai découvert par le biais de sa bande-annonce l’existence d’un projet de film en deux parties, consacré à de Gaulle pendant la seconde guerre mondiale. Et je dois dire que la proposition m’a bien emballé. J’ai donc fini par me débrouiller pour aller voir le premier volet, intitulé L’âge de fer.

Nous sommes en mai 1940, les panzers déferlent sur la France et rien ne semble les arrêter. Mais un obscur colonel dirigeant une unité blindée est bien décidé à aller à leur rencontre et à les arrêter, le temps qu’il pourra. C’est la bataille de Montcornet, le premier moment de gloire de la légende gaullienne pendant la seconde guerre mondiale. Quelques semaines plus tard, promu général, de Gaulle s’envole pour Londres, refusant l’armistice qui se dessine avec l’Allemagne. On va alors voir se succéder quantité d’événements jusqu’à l’assassinat de l’amiral Darlan, en décembre 1942, qui termine ce premier volet. Oui, pour une fois, et pour imiter l’épisode du Collimateur consacré au film, je spoile joyeusement la fin du film : Darlan meurt. Et toc ! Ceci pourra toujours arriver comme une surprise pour celleux qui ne connaissent pas cette période en détail mais ça reste un événement historique non négligeable et j’estime donc pouvoir en parler un minimum.

Avertissement : cette chronique ayant complètement dérapé en cours de rédaction et contrairement à mon habitude, je spoile allègrement pas mal de choses, en plus de la mort de Darlan. Cela pourrait ne pas gêner si on considérait le film comme un documentaire mais avec une approche un peu plus fictionnelle, surtout si on ne connait pas déjà dans le détail les événements représentés par le film, la lecture complète de cette chronique pourrait vous gâcher un peu le plaisir cinématographique. Dans ce cas, vous pouvez éventuellement sauter directement au dernier paragraphe où j’essaie de résumer tout ça.

Le film dure deux bonnes heures et demi et dans tout ça, il y a un certain nombre de défauts. La quantité d’événements traités fait que ça va vraiment vite par moment et ça peut perdre un peu les spectateurices. Certains personnages historiques ne sont pas mentionnés ou à peine, ce qui fait qu’on peut ne pas vraiment savoir de qui il s’agit. Ceci dit, je pense que dans le cas de certains ça n’est pas réellement gênant. Par exemple Anthony Eden, dont le nom est à peine prononcé une ou deux fois et dont il n’est pas expliqué qu’il est ministre des affaires étrangères. Je trouve que ça ne gêne nullement la compréhension du film, le simple fait de le voir tenir compagnie à Churchill à de multiples reprises et le conseiller à l’occasion suffit largement à comprendre qu’il s’agit d’un personnage important du gouvernement britannique et on n’a en fait pas forcément besoin d’en savoir plus.

Il y a bien sûr toute la kyrielle de détails qui ne sont pas historiquement avérés, de choses inventées, etc. qui énerveront certains « puristes » qui ne seront de toute façon jamais satisfaits. Le scénario fait un certain nombre de raccourcis, supprime des personnages,etc. Toute chose en réalité impossible à éviter, y compris dans un documentaire. L’étude historique, surtout sur des sujets aussi récents et bien pourvus en archives et pièces de toutes sortes, peut se concentrer à l’infini sur un sujet. Chaque événement représenté sera donc forcément en-dessous de ce que la recherche historique peut en dire et c’est tant mieux. Parce que ceci est un film, une fiction, certes proche de la réalité, mais une fiction quand même.

Et là, je réalise que je suis en train de dériver complètement dans cette chronique. Alors continuons et on verra bien où tout cela nous mène. Après tout, je suis seul maître à bord de cet esquif.

J’ai déjà parcouru un certain nombre d’avis sur le film et vu des reproches divers et variés (mais aussi des points positifs, tout le monde n’est pas grognon et j’apprécie par exemple beaucoup le point de vue d’André Loez & Alexandre Jubelin dans l’épisode du Collimateur évoqué plus haut). Dans les détails sur lesquels je partage un certain regret, il y a la vision des effectifs présents à Bir Hakeim, qui ne reflète pas la diversité réelle de ces troupes. Un revisionnage des deux bandes-annonce du diptyque me laisse cependant espérer que ce point sera corrigé dans le second volet, concernant une autre bataille.

La figure de Fernand Bonnier de la Chapelle partage pas mal, j’ai l’impression. Et je comprends très bien qu’on trouve un peu dommage de ne pas avoir montré qu’il était probablement royaliste. Par contre, je pense que le choix de ce personnage est vraiment une très bonne idée. Et je vais faire un petit détour pour y revenir plus tard.

Parlons d’abord de Darlan, une des autres grandes figures de ce film. Je trouve que c’est un bon choix de l’intégrer autant dans l’intrigue. D’abord parce qu’il représente une sorte de négatif de de Gaulle. L’un est soldat de l’armée de terre, l’autre est marin. L’un est un simple colonel qui vient d’être bombardé général et pas franchement connu (mais pas aussi inconnu que le film le laisse penser) dans l’armée, l’autre est amiral de la flotte, figure mythique de son arme. L’un représente une armée de terre battue et humiliée par une Wehrmacht triomphante, l’autre est l’incarnation d’une marine imbattue par l’ennemi. Là, je me permet un bon tacle à la gorge tant à Darlan, qui s’en vante franchement dans le film, qu’à l’institution qu’il représente : la marine française n’a pas franchement eu à combattre entre le 1er septembre 1939 et le 22 juin 1940. C’est un peu facile de ne pas être battu quand on n’a pas eu à se battre. Là, si jamais il y a un fan de la Royale dans les lecteurs de ce post, je pourrais peut-être enfin connaître ce que doit ressentir Jubelin à chaque fois qu’il parle de parachutiste ou de pilote de chasse.

Bref, revenons à notre comparatif. De Gaulle n’est personne et pas grand chose, Darlan est une figure clé d’une France qui vient de tomber. L’un s’engage dans une voie apparemment sans issue, là où l’autre négocie sans hésiter son ralliement au nouveau régime. L’un choisi l’honneur et le courage, l’autre l’ambition et la lâcheté. Bref, du point de vue d’un scénario et d’un objet filmique, on a deux profils opposés et deux trajectoires qui vont avec. L’un s’élève petit à petit vers une grandeur, encore bien fragile à la fin de ce premier volet vers néanmoins réelle. L’autre s’enfonce dans la collaboration, est prêt à tous les compromis pour garder du pouvoir. Là, rappelons que Darlan fut vraiment l’une des plus belles pourritures d’un régime pourtant fort peu avare en la matière. Si l’on devait élire la figure du plus salopard des collabos, Darlan aurait ses chances. Bref, à la fin il est assassiné. Le symétrique de notre héros sort de scène. Et franchement, si le film simplifie ou invente sur certains points, les deux portraits et trajectoires que je viens de tracer sont à peu près le reflet de la réalité historique. Jusqu’à l’exécution de Darlan par un groupe de conjurés alors qu’il pensait avoir sauver sa peau en s’accoquinant avec les américains.

D’un point de vue fictionnelle, la réalité offre vraiment du pain béni. Il aurait été fort dommage de ne pas en profiter. Surtout que pour ce qui est des débuts à Londres, on ne peut pas dire que de Gaulle brille particulièrement. Si la réalité historique n’est pas aussi pauvre en ralliement que ce que le film peut laisser penser, ça n’était tout de même pas brillant. Et le film montre bien que beaucoup de gens qui auraient pu se joindre au mouvement ont préféré rester à l’écart. Là où j’ai été surpris par le film, c’est sur les ressorts humoristiques qui sont parfois utilisés. C’est à la fois inattendu et rafraichissant.

La suite du parcours n’est pas un long fleuve tranquille. Le recrutement est compliqué et de Gaulle dépend totalement des britanniques au départ. Ce qui motive d’autant plus à obtenir un ralliement d’un territoire de l’empire colonial. Et de préférence un truc un peu plus clinquant que les Nouvelles-Hébrides. On voit la catastrophe que représente Mers-el-Kébir, dont on peut préciser que dans la réalité elle n’est pas de la seule responsabilité britannique, les français ont aussi bien merdé dans l’enchaînement d’événements qui y conduit. Bref, on voit des réussites et aussi de belles foirades, notamment Dakar. La genèse de la France Libre se fait vraiment dans la douleur. Là aussi, si le film force parfois un petit peu le trait, la réalité historique offre un bon matériau pour la fiction.

Mais revenons à Fernand. Puisqu’on a Darlan en négatif de de Gaulle, il faut bien qu’on présente un minimum son assassin. Le sortir du chapeau au dernier moment ne serait pas terrible. Le film s’emploie donc à le mettre en scène dès le départ. Partant de là, le scénario transforme un peu le personnage, en lui créant quelques relations totalement fictives… mais qui sont la représentation d’une certaine jeunesse. Et la réalité étant cependant pleine de surprises, la manifestation des lycéens et étudiants du 11 novembre 1940 à Paris est non seulement une réalité historique mais Bonnier de la Chapelle y a bien participé. Bref, je trouve très intéressant l’idée d’avoir remodelé un peu le personnage pour en faire une sorte de prototype du jeune homme, à peine sorti de l’enfance, qui cherche un repère dans cette France sous occupation et en pleine collaboration. Il aurait été vraiment dommage de parler de de Gaulle et de ce qu’il tente d’inspirer sans montrer un point de vue interne à la France, quelqu’un chez qui cette idée de France Libre répond à un besoin. Et dans la mesure où la fin de Darlan nécessitait un minimum de présence de Bonnier de la Chapelle dans le scénario et qu’il correspond déjà en partie au profil, pourquoi ne pas le tirer un peu plus dans cette direction, plutôt que d’ajouter encore un personnage supplémentaire ?

Bref, je comprends très bien pourquoi le traitement de ce personnage peut déranger ou gêner, mais je pense que d’un point de vue fictionnel il s’insère très bien dans le scénario dans la version proposée.

L’autre personnage dont je n’ai pas encore parlé et qui est l’un des principaux protagonistes du film est bien évidemment Winston Churchill. Impossible de parler de de Gaulle et de France Libre sans évoquer l’increvable premier ministre britannique. Si le descendant du Duc de Marlborough a droit à pas mal de scènes avec ses collègues britanniques et même avec Roosevelt, c’est bien évidemment lors de ses duos avec de Gaulle que ça fait le plus d’étincelles. On voit vraiment une espèce de relation amitié-haine assez improbable. Si l’un dépend nettement plus de l’autre au début, on voit que le rapport entre les deux va en évoluant. Les séquences avec ce duo offrent un mélange de français et d’anglais, avec un de Gaulle refusant de s’exprimer autrement que dans la langue de Molière mais comprenant clairement celle de Shakespeare et un Churchill qui alterne entre sa langue maternelle et celle de son interlocuteur. On a même droit à une scène assez amusante avec deux interprètes un poil superflus.

Un point sur lequel j’ai trouvé que le film se débrouillait particulièrement bien : la vie familiale de de Gaulle. Sa famille n’est mise en scène qu’a deux ou trois reprises et évoquée une fois au préalable. Dans le peu de temps qui y est consacré, on voit bien une certaine austérité dans sa façon d’exprimer son amour pour sa femme et ses enfants, tout en montrant bien le lien particulier qui le liait à sa fille Anne, trisomique. La particularité de cette relation père-fille est tout à fait attestée et je pense que le film traite ça en peu de temps tout en montrant tout ce qu’il y a en savoir, avec une certaine pudeur.

Quelques mots sur la distribution. Si dans l’ensemble j’ai trouvé que tout le monde était plutôt bien dans son rôle, notamment Kassovitz dans un Darlan bien détestable, on ne peut que saluer la prestation de Simon Abkarian qui nous livre un de Gaulle magnifique. On voit vraiment un type qui essaie de se glisser dans un personnage d’homme providentiel, alors que personne n’y croit et peut-être même pas lui, mais qui petit à petit fini par devenir vraiment ce qu’il prétend être. Abkarian n’est pas vraiment dans l’imitation mais propose pourtant un de Gaulle qu’on ne peut que reconnaître dès la première mimique ou la première parole.

Le film offre son lot de belles images. Il y a des moyens et ça se voit : on a des décors, du costume, des figurants, de l’action, des effets spéciaux. Bref, c’est vraiment du grand spectacle. On a aussi droit à quelques fausses séquences d’archives, avec les acteurs en lieu et place des personnages historiques, ce qui parait logique, mais je crois bien qu’on a aussi quelques véritables images d’archives, probablement colorisées, qui sont insérées dans le lot. J’ai aussi remarqué qu’en plusieurs occasions, la réalisation reproduit ou s’inspire très fort de certaines images un peu iconiques de la guerre. On a en particulier une séquence sur le Blitz londonien où la vue de la ville incendiée et bombardée m’a vraiment rappeler le cliché avec la cathédrale Saint-Paul. Idem pour Bir Hakeim, dont la plus célèbre photo a clairement servi d’inspiration.

Parlons justement de cette bataille qui constitue le moment de gloire du film. Scénaristiquement, je pense que c’est un très bon choix. D’abord parce que si cette bataille n’a pas autant d’importance stratégique qu’on lui en attribue dans le film, où ça sauve littéralement toute la 8e armée britannique du désastre, elle a tout de même un effet non négligeable sur le théâtre d’opération et surtout elle signe le retour du côté positif de la fortune des armes françaises. Dans le cadre d’une montée en puissance de de Gaulle et de la France Libre, c’est une étape clé. La bataille a presque plus d’importance pour ses conséquences en terme d’image qu’en terme militaire pur.

Ensuite, sa situation, son déroulement même et sa conclusion sont à nouveau l’exemple qu’un objet historique peut devenir un objet fictionnel efficace sans trop le trahir. Rappelons un peu les faits. Le front d’Afrique du Nord est un endroit où l’Axe et les Alliés (essentiellement du Royaume-Uni et de son empire) vont alterner offensives et retraites avec une certaine régularité. En mai 1942, ce sont les forces de l’Axe qui sont sur la pente montante, pendant que les britanniques peinent à les arrêter. Rommel, qui dirige les opérations du côté italo-allemand, tente un coup classique : fixer le gros des forces ennemis par un attaque de diversion, pendant qu’une force les contourne pour les prendre à revers et en capture une bonne rasade. Le terrain local impose de faire ce débordement par le sud. Et tout va bien se passer. Enfin… presque. Parce qu’en débordant au sud, il faut passer par un croisement de piste nommé Bir Hakeim, où l’état-major britannique a décidé de poster la 1ère Brigade Française Libre, sous les ordres du général Kœnig. 3700 hommes (et quelques femmes dont une, Susan Travers, que l’on voit dans le film) qui vont voir déferler jusqu’à 40.000 soldats soutenus par blindés, aviation, etc. Sur le papier, c’est plié, emballez c’est pesé, merci d’être venu. Sauf que non. Pendant deux semaines, les troupes françaises tiennent la position, infligeant de lourdes pertes à leurs adversaires. Et dans la nuit du 10 au 11 juin, la majeure partie des survivants parviendra à évacuer en traversant les lignes ennemis. Et si le bilan est lourd, 140 tués, 220 blessés et 800 prisonniers (essentiellement pendant l’évacuation), l’ennemi a subit plus de 3000 tués et blessés. C’est incontestablement une victoire et un véritable moment de gloire pour les survivants qui parviennent à rejoindre les lignes britanniques.

Le film exploite superbement ce matériau. J’ai beaucoup apprécié les tous premiers plans qui nous montrent la situation initiale et permettent de comprendre comment les français se sont préparés : champs de mines, tranchés, abris souterrains, même les camions et les canons sont cachés dans le sol. On suit la bataille, avec les assauts de l’Axe, les contre-attaques françaises, les moments de tension. On voit Kœnig qui suit et tente de diriger les opérations depuis son QG, sans tomber dans le délire du général en première ligne qui dirige lui-même le feu de ses canons (oui, Ridley Scott, cette balle perdue est pour toi et ton Napoléon). L’usure, le doute, l’épuisement. Et puis le choix final de se rendre ou de tenter la percée nocturne. Enfin, l’évacuation, qui ne se passe pas sans mal et où on finit par foncer pied au plancher entre les champs de mine. Bref, c’était une superbe matière à faire quelque chose de beau et grand au cinéma et ce film ne l’a pas raté.

Je crois que je suis arrivé à peu près au bout de tout ce que j’avais en tête. Résumons donc. Le film n’est pas exempt de défaut : ça va assez vite, en particulier au début, on a beaucoup de personnages pas toujours bien présentés (mais dans certains cas je ne trouve pas ça gênant), il y a des raccourcis et quelques trucs pas vraiment historiques. Mais y a un choix très intéressant sur les parcours parallèles des protagonistes, y a aussi plein de détails qui sont historiquement attestés (oui, les cannes à pêche c’est ok), y a des doses d’humour assez plaisantes et un de Gaulle franchement ridicule par moment. Le film propose aussi de belles images et une bataille qui est probablement une des plus belles de l’histoire du cinéma français. Bref, c’est beau, ça m’a bien fait vibrer, j’ai beaucoup aimé et j’attends le second volet avec impatience.

La bataille de Gaulle – l’âge de fer
réalisé par Antonin Baudry
avec Simon Abkarian, Floriant Lesieur, Simon Russell Beale, Benoît Magimel, Loïc Corbery, Mathieu Kassovitz, Anamaria Vartolomei, Tom Mison
2h39

Retour au sommaire

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *