J’ai parlé ici de la série La Compagnie Noire de Glen Cook et de tout le bien que j’en pense. Il se trouve que si l’édition française s’arrête au dixième roman, la série ne s’arrête pas là en anglais, même si elle a connu une longue pause. Le dernier volume traduit chez nous, Soldats de pierre, était sorti en 2000 dans sa langue d’origine et ce n’est qu’en 2018 qu’un nouveau roman, intitulé Port of Shadows, est finalement publié. Avant une nouvelle pause. Depuis la fin de l’année dernière, l’auteur a lancé une nouvelle sous-série, baptisée A Pitiless Rain, soit Une pluie impitoyable, titre qui ne surprendra pas les lecteurices attentifs de la série. Cette nouvelle série semble prévu pour être en cinq volumes, dont le deuxième est annoncé pour le fin de cette année.
Ayant lu jusqu’ici la série en français, j’espérai pouvoir continuer de la même façon. Mais huit ans après sa publication en anglais, il n’y a toujours aucun signe de l’arrivée possible chez nous de ce roman. L’Atalante ne semble plus avoir les droits de la série et J’ai Lu ne semble pas motiver à faire autre chose qu’à rééditer encore et encore les titres déjà traduits. J’ai donc fini par franchir le pas et je suis passé à l’anglais. Lisant déjà pas mal d’autres choses dans la langue de Shakespeare, ça ne m’a pas posé particulièrement de problème. Il m’a juste fallu m’adapter un peu aux noms d’origine des personnages.
Ce roman n’est pas la suite de Soldats de pierre, puisqu’il se passe entre La Compagnie noire et Le Château noir, les deux premiers volumes de la série. Comme pour d’autres épisodes de la série, une bonne partie de l’intrigue nous est racontée par l’annaliste de la Compagnie, ici Toubib (enfin Croaker en anglais), avec quelques chapitres qui adoptent un autre point de vue et une autre temporalité. Et ça pose pas mal de questions. D’une part, l’intrigue principale amène un lot de personnages et d’événements, dont on se demande petit à petit pourquoi il n’en a jamais été question ailleurs dans la série. D’autre part, les parties dans le passé contredisent, en apparence, sacrément certaines choses tenues pour à peu près résolue par celleux qui ont lu l’ensemble de la série. Cela m’a intrigué pendant une bonne partie de ma lecture, jusqu’à ce que je comprenne finalement ce que faisait l’auteur. Ça aurait pu me frapper nettement plus tôt, mais mon cerveau se laisse souvent porter par les intrigues et les personnages et ne voient pas trop arriver les retournements de situation et autres révélations. Ou alors ça n’est pas très bon signe sur ma lecture.
Bref, l’auteur joue ici à un petit jeu que j’ai déjà aperçu chez d’autres auteurices, notamment chez K. J. Parker dans sa trilogie de la Ville assiégée. L’idée d’adopter une perspective historique sur un récit et donc de se demander qui a écrit le récit, pourquoi, avec quelles déformations, etc. n’est pas nouvelle mais elle est peu exploitée. Cependant, en y réfléchissant un peu ce n’est pas vraiment une surprise puis que Cook a déjà montré à plusieurs reprises qu’il ne faut pas forcément se fier aveuglément à ce que racontent ses narrateurices. Ainsi, chaque annaliste de la Compagnie critique le travail de ces prédécesseur-e-s. Ici, l’auteur tente donc un effet un peu différent et je trouve que ça fonctionne bien. En tout cas, ça me fait vraiment plaisir.
Ce qui me fait plaisir aussi, c’est bien sûr de retrouver toute la bande de drilles, plus ou moins joyeux, composant la Compagnie Noire. Notamment de revoir mis en scène des personnages qui avaient disparu depuis un bon moment, car cette série fait partie de celles où la distribution connait un turnover assez prononcé. L’activité de mercenaire implique forcément des pertes régulières et c’est quelque chose de vraiment bien rendu tout au long de la série. Ce petit retour en arrière a donc un petit goût de madeleine de Proust.
L’auteur sait toujours nous raconter des réunions avec les grosses légumes, les embrouilles avec les Asservis (un plaisir ou pas d’en revoir certains), les batailles plus ou moins importantes, etc. Mais il n’oublie pas de nous frustrer aussi sur ces sujets et à raison. Toubib n’est pas omniscient ni doué d’ubiquité, il ne peut rapporter en détail que ceux à quoi il assiste directement et doit se content de récit de seconde main pour le reste. Quand il est tenu informé. Car il y a aussi des choses qui lui échappent, qu’on lui cache par exemple. Bref, cet aspect de la narration est toujours là et j’aime ça.
Trois des chapitres de ce livre ont été préalablement publiés sous forme de nouvelles dans diverses anthologies. Ça n’est pas vraiment gênant à la lecture puisque l’auteur les a retravaillé et que les événements de ces chapitres sont bien reliés.
C’est toujours un plaisir de retrouver la Compagnie Noire, ses membres, son fonctionnement un poil anarchique par moment, et son univers, notamment cette période avec la Dame, les Asservis, etc. L’auteur nous livre quelques petites leçons sur les techniques de contre-insurrection qui peuvent fonctionner tout en insérant un récit complémentaire entre deux volumes déjà anciens. Les lecteurices pourront décider si tout ça est bien un fragment perdu des annales de la dernière des compagnies franches de Khatovar ou pas. En tout cas, j’ai passé un très bon moment avec cette lecture. Et je suis très curieux de voir ce que va nous proposer l’auteur avec sa nouvelle série, que je lirai probablement aussi en anglais.

Port of Shadows
de Glen Cook
illustration de Raymond Swanland
éditions Tor
396 pages (grand format)