Il y a un bon moment, j’ai parlé ici de La tragédie de P, le premier des recueils d’histoires courtes de Rumiko Takahashi publié en français. La réédition de ce recueil s’accompagnait de celle de deux autres ainsi que de la publication de deux inédits. Je m’attaque donc à la relecture du deuxième de ces volumes, intitulé Le chien de mon patron.
On commence avec le texte éponyme. Kogure accepte d’héberger le chien de son supérieur… enfin pas tout à fait puisqu’il s’agit plutôt du chien de la maîtresse de son patron. Une situation un peu gênante, la famille de Kogure ne vivant pas dans un grand logement alors que le chien en question est un animal de concours. La femme de Kogure voit tout ça d’un œil inquiet, notamment de voir que son époux accepte un peu toutes les demandes de ce supérieur auquel il semble incapable de dire non. Et tout ça se complique sérieusement quand déboule l’amante du chef en question, puis sa femme. Takahashi raconte une histoire assez drôle, tout en parlant des relations hiérarchiques japonaises et de leur effet sur les individus. La conclusion de l’histoire est amusante et l’autrice n’oublie pas remettre un peu Kogure dans la sauce sur un détail. L’idée de départ pourrait évoquer celle de La tragédie de P mais le traitement est clairement différent.
On passe ensuite à Famille en détresse, où l’on suit Hazuki, jeune fille de treize ans qui vient de comprendre que ses parents sont ruinés. Pourtant, elle les voit dépenser sans compter et avec un enthousiasme qu’elle n’arrive pas à prendre pour authentique. Commence alors à germer dans sa tête l’idée d’un suicide en famille que ses parents voudraient lui imposer ainsi qu’à son petit frère. L’histoire alterne un peu entre la piste de ce projet de suicide ou une explication alternative. Si l’humour est toujours un peu présent, on est plus sur une ambiance à suspense. Et si l’autrice s’amuse un peu dans son récit, elle part d’une base assez dramatique et d’un sujet qui touche possiblement aussi la société japonaise : la ruine mais surtout la possibilité pour des parents de sacrifier toute leur famille.
On revient aussi dans un thème de départ pas forcément très joyeux dans Il suffit que tu sois là : la crise économique et la faillite des entreprises. On suit monsieur Domoto, haut cadre d’une entreprise qui s’est plantée. Il n’est plus de première jeunesse et dépend de sa femme et du petit boulot de cette dernière, dans une restaurant. Le jour où elle tombe malade, Domoto décide d’aller remplacer son épouse. On ne peut que s’amuser de voir un type en costard, sans aucune compétence manuelle et qui semble avoir sourit pour la dernière fois des décennies auparavant tenter de se transformer en employé de restauration rapide. C’est bien sûr prétexte à des situations amusantes. D’autant plus qu’on observe un décalage avec une nouvelle employée du restaurant, mademoiselle Atchara, une étrangère parlant à peine trois mots de japonais mais souriante et serviable. On voit aussi le contraste entre cet homme fier, anciennement haut dans une hiérarchie et habitué à une certaine discipline, et son nouvel employeur, petit patron de restaurant humble et un peu falot. Bref, c’est amusant, Domoto fait peur en essayant d’apprendre à sourire, etc. Mais c’est aussi touchant de voir cet homme déjà bien avancé dans sa vie essayer de comprendre comment changer et se demander s’il en est capable. Takahashi sait faire rire en partant d’une situation de départ un peu dramatique et parvient aussi à glisser de l’émotion au milieu de ses gags.
Le personnage principal de La romance du salon est un chef dans une entreprise et il vient d’enterrer sa femme, suite à une intoxication alimentaire de cette dernière. Son fils étant adulte, il vit maintenant seul. Enfin presque, puisque le fantôme de sa femme ne quitte pas son domicile. Et puis il y a les visites de l’une de ses employées, Hitomi Momoi, une jeune femme qui semble touchée par la situation du veuf. L’autrice nous trace une étrange romance, du point de vue de cet homme qui s’interroge à la fois sur la réalité d’une romance avec une jeune femme et du pourquoi de la présence permanente du fantôme de sa femme. Tout cela trouve bien sûr des explications, qui ne sont forcément celles auxquelles s’attendait le protagoniste. S’il y a toujours un peu d’humour, l’autrice rappelle qu’elle maîtrise aussi les codes de la romance. On n’est pas la créatrice de Maison Ikkoku, l’une des plus belles comédies romantiques du manga, sans connaître le sujet sur le bout des doigts.
Dans Un papa ado, on suit monsieur Furata, employé qui s’apprête à obtenir une mutation à Hokkaido et qui s’en félicite… pour découvrir que ni sa femme ni son fils ne comptent le suivre là-bas. Sur ces entrefaites survient un accident qui fait régresser Furata vers ses treize ans. C’est alors que sa femme et son fils découvre toute une série de clichés que Furata a fait dans un photomaton en compagnie d’une jeune fille. Que c’est-il passé ? Qui est cette fille ? Le récit s’amuse à osciller entre les explications, avec un Furata incapable de retrouver la mémoire et son âge… à moins qu’il ne le souhaite pas. L’autrice s’amuse avec les délires dans lesquels partent madame Furata et son fils en fonction des hypothèses qu’iels émettent. On aura bien sûr le fin mot de l’histoire, où la détresse humaine a sa petite part sous l’humour et les situations comiques.
Enfin, on termine avec En guise de remerciement. Madame Kobato et sa famille emménage dans un nouvel appartement. Elle fait alors le tour des voisins pour se présenter et offrir un présent. Elle découvre alors rapidement qu’il y a certaines tensions entre les femmes résidant dans cet immeuble, en particulier entre la « reine » et la « sorcière ». Et pour avoir refusé de participer à l’ostracisme de la seconde par la première, Kobato se retrouve l’objet de brimades. Mais elle est bien décidée à ne pas se laisser faire et à avoir le dernier mot. On intègre aussi au mélange un mainate qui tient des propos qui finiront peut-être par avoir un effet sur le récit. Takahashi reprend un peu le thème de la médisance dans le voisinage que l’on avait pu voir dans Dans le pot de grès. Les gens ont le droit d’avoir l’air un peu bizarre. On n’échappe à quelques touches d’humour, tant par les situations que par le dessin lui-même.
C’est un vrai plaisir de relire ces histoires courtes. J’ai beaucoup voir le talent de Rumiko Takahashi s’exprimer dans ces récits où l’on voit non seulement sa capacité à prodiguer de l’humour de différentes façons, mais aussi à placer de la romance, du deuil, de l’espoir, bref une maîtrise des émotions humaines. Tout en évoquant des sujets touchant la société dans laquelle elle vit : le commérage et l’ostracisme, le déclassement des employés se retrouvant au chômage après une longue carrière, le désespoir de la ruine, la perte de connexion au sein d’une famille, etc. Et d’exprimer tout ça par un graphisme qui fonctionne bien. Les effets comiques visuels classique du manga, comme les déformations de visage, sont bien là. Elle a toujours un bon usage des débordements de case, elle sait dessiner de l’action de façon dynamique. Bref, son talent ne se limite pas à l’écrire mais s’étend à la représentation graphique de ce qu’elle raconte. Et tout ça dans des récits toujours courts, d’une trentaine de pages. Takahashi n’est pas seulement une manga-ka capable de produire de longues sagas s’étalant sur des dizaines de volumes et des centaines de chapitres. Elle maîtrise totalement l’art du récit court. Et j’en suis très heureux.

Le chien de mon patron (Takahashi Rumiko Gekijo vol.2)
de Rumiko Takahashi
traduit par Kevin Stocker
éditions Delcourt
198 pages