Arnhem : la dernière victoire allemande, d’Antony Beevor

J’ai déjà parlé ici des ouvrages d’Antony Beevor sur la seconde guerre mondiale, à propos de Stalingrad, de la Bataille des Ardennes ou bien du débarquement en Normandie. J’en avais encore un peu en stock et donc je me suis attaqué à ce volume sur l’opération Market-Garden, connue notamment à travers le film Un pont trop loin.

Après avoir pataugé des semaines en Normandie, les Alliés finissent par traverser rapidement la majeure partie de la France, en sautant sans problème la Seine et finissent par se rapprocher fin août-début septembre d’un autre obstacle géographique majeur : le Rhin. S’installe alors dans la tête de Montgomery l’idée d’un plan audacieux pour sécuriser un franchissement du fleuve : parachuter trente mille hommes sur une centaine de kilomètres de profondeur et les faire rejoindre en trois ou quatre jours par un corps d’armée qui ne pourra utiliser qu’une seule route et devra franchir six canaux ou rivières importantes. Nul besoin d’avoir fait l’école de guerre pour sentir que dès la conception le plan est mal barré.

On commence bien évidemment par un petit peu de contexte et par la mise en place du plan. La première chose que l’on constate, c’est qu’il s’agit d’une opération montée à la va-cite. La deuxième, c’est que son caractère foireux n’est pas seulement l’effet d’une vision téléologique mais que le plan a subi diverses critiques dès sa proposition. Si une partie de ces critiques est imputables aux rivalités entre britanniques et américains et plus précisément entre Montgomery d’un côté et Bradley et Patton de l’autre, il y avait aussi une bonne dose de commentaires plus objectifs et tout à fait valide.

L’auteur va ensuite nous conter le déroulé des événements, en le découpant par zone géographique, puisque les parachutages vont avoir lieu sur plusieurs lieux assez éloignés et qu’une bonne partie des combats auront donc lieu indépendamment les uns des autres. Si la présence de cartes est toujours bienvenue dans une ouvrage traitant d’opérations militaires, c’est particulièrement vrai dans le cas de cet ouvrage. C’est vraiment nécessaire pour bien comprendre où sont situés les différents lieux de combats et les différents ponts, le long de cette route où va se concentrer une partie des contre-attaques allemandes.

Outre l’éclatement géographique de la bataille, l’une de ses autres particularités est la présence quasi-permanente de civils autour des combats, voire au milieu. Les néerlandais sont présents, non seulement comme témoins et victimes collatérales des événements, mais aussi comme participants pour les membres de la résistance locale qui viennent en aident aux troupes alliées. Ce qui déclenchera une vague importante de répression une fois l’échec de l’opération consumé.

Si le plan de Montgomery est foiré dans son principe et que son exécution va en plus connaître son lot d’erreurs et d’approximations, la réaction allemande n’est pas dénue non plus de choix hasardeux. On verra d’ailleurs que d’un côté comme de l’autre, un certain nombre d’acteurs n’assumeront pas trop leurs responsabilité et essayent de reporter le blâme sur autrui. A la lecture de l’ouvrage, on ne pourra ressentir que sympathie pour ces pauvres polonais largués au plus loin du front et à qui ont imputera une partie de l’échec, alors qu’ils feront le maximum tout en ayant en tête l’insurrection dans leur capitale.

L’ouvrage est dans le même style que les précédents de l’auteur. S’il présente bien le point de vue à grande échelle, il descend aussi régulièrement jusqu’au niveau individuel, avec des extraits de témoignages, des anecdotes, etc. Ceci rend son récit vraiment vivant, tout en revenant régulièrement vers une vision macro, évitant ainsi à son livre de n’être qu’une assemblage d’anecdotes. Tous les petits détails proposés s’insèrent bien dans le récit plus large et permettent d’effleurer, du bout du doigt, ce qu’a pu être le ressenti des individus jetés dans cet événement. On ressent notamment par moment les efforts désespérés des parachutistes britanniques et polonais, coincés du mauvais côté du Rhin et incapables d’arriver à prendre le contrôle du pont ultime, celui qui justifie toute cette opération. Celui qui est trop loin.

En plus des cartes, l’ouvrage dispose d’un cahier photo assez imposant, qui illustre assez bien son propos. C’est toujours un plus agréable.

L’un des points que je trouve intéressant, c’est de voir à quelle point l’idée était foireuse et a été organisé sans tenir compte de certaines expertises. Ainsi, les cadres de l’armée néerlandaise avait un examen dont l’évaluation refusait clairement tout opération de ce style, du fait la faiblesse de son couloir logistique. On a presque l’impression que tous les mauvais choix possibles ont été fait. Et pourtant, si l’on ne peut que constater l’échec final de toute cette débauche de moyens, force est aussi de remarquer que tout ça ne passe pas forcément très loin de la réussite. Notamment du fait que les allemands tardent beaucoup à engager les destructions de pont, alors qu’une action plus précoce sur ce point aurait pu condamner l’opération nettement plus tôt dans son déroulement. Ce qui donne un peu la sensation que si Market-Garden a échoué, c’est presque autant malgré les allemands qu’à cause d’eux. Il y a là comme un étrange paradoxe.

Arhem : la dernière victoire allemande ()
de Antony Beevor
traduit par Guillaume Marlière
éditions Le livre de poche
840 pages (poche)

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