Tous les secrets du IIIe Reich, de François Kersaudy & Yannis Kadari

Le IIIe Reich est un terreau sacrément fertile pour raconter tout un tas de choses, des plus sérieuses aux plus farfelues. Et un ouvrage avec un titre pareil ne peut que finir par attirer mon attention. Il s’agit en fait de la concaténation de deux ouvrages précédents, Les secrets du IIIe Reich et Les derniers secrets du IIIe Reich. Voyons un peu si l’on y trouve des choses sérieuses.

En tout, quinze sujets sont traités par ce volume. Vu le nombre de pages de l’ouvrage, ça laisse pas mal de place pour les explorer en détail. Certains font un peu figure de marronnier ou n’ont plus grand chose de secret depuis un bon moment. Du moins pour les historiens, puisque certaines idées continuent de trotter dans la tête du grand public, notamment grâce à l’aide de la fiction.

On commence donc pas un sujet qui a donné lieu à de nombreuses théories et pas mal d’élucubrations : l’ascendance d’Hitler. Les auteurs s’intéressent donc à ses parents et grand-parents, à l’origine de son nom de famille et bien sûr à ce sujet qui revient de temps en temps comme les théories sur l’identité de Jack l’éventreur : Hitler était-il d’ascendance juive ? Les auteurs explorent les sources à notre disposition et ne peuvent qu’en conclure : on ne sait pas, mais c’est peu probable. Mais ce qui est intéressant, c’est de voir le soin qu’Hitler a pris de cacher ou de transformer en partie ses origines. Ça n’est pas un comportement rare, nombre de gens avec une « grande destinée » se sont occupés à réécrire leur passé pour fleurir leur légende. Dans le cas d’Hitler, ça semble tout de même avoir un poil frisé l’obsession par moment. On notera qu’on a là un exemple de mystère historique auquel la réponse est probablement « non » mais auquel la fiction a répondu plus d’une fois « oui » et parfois avec talent comme dans L’histoire des trois Adolf d’Osamu Tezuka.

Ce que j’aime bien quand on fait le tour des mystères et légendes concernant un thème, c’est qu’on y trouve des sujets pour lesquels on a des explications bien claires, où il ne reste guère de doute et d’autres où, s’il on a au moins une bonne appréciation des faits, on a par contre du flou sur l’interprétation à en faire. C’est le cas par exemple en ce qui concerne Rudolf Hess. Si l’on peut tracer précisément son parcours, sa place au sein de l’organigramme nazi, l’historique de ses actions, l’organisation de son vol vers le Royaume-Uni, etc. il reste quand même quelques questions sur l’esprit de cet homme. On sait bien quel était son projet en se parachutant au dessus de la Grande-Bretagne, mais il reste toujours une part d’interrogation sur la façon dont son esprit est arrivé à cette idée et comment il a pu croire que cela avait la moindre chance de réussite.

Sur certains sujets, je savais déjà un certain nombre de choses, comme par exemple concernant la santé d’Hitler et surtout son suivi par un praticien un peu particulier. Je savais que ce dernier lui filait des traitements qui feraient s’étouffer l’ordre des médecins et que ça tenait plus de la relation dealer/drogué, mais la liste de tout ce que s’enfilait le Führer est impressionnante. C’est à se demander comment tout cela ne l’a pas achevé plus rapidement.

Je savais aussi que l’organisation interne de l’Allemagne nazi relevait plus de la superposition de baronnies concurrentes que de la mécanique bien huilée. Rappelons que ce pays a eu plusieurs programmes nucléaires concurrents, dont un géré par la poste allemande (oui, ce n’est pas une plaisanterie). Mais c’est toujours instructif de revoir à quel point ça pouvait fourmiller de haine et de détestation. On voit notamment comme Martin Bormann essaie de manœuvrer pendant les derniers jours du régime pour essayer de faire éliminer Goering.

Le destin de Martin Bormann est un autre bon exemple de sujets permettant toutes les théories, y compris les plus fumeuses. Le personnage disparaît des radars au moment de la prise de Berlin par les soviétiques, le lendemain du suicide d’Hitler. Ensuite, plus rien pendant des décennies. Bormann figure parmi les inculpés du procès de Nuremberg et le verdict le condamnera, par contumace, à la peine de mort. Naissent alors quantité de théories avec un Bormann qui vivrait sa meilleure vie quelque part en Amérique du Sud – pour les hypothèses les plus « raisonnables ». C’était loin d’être le seul nazi a avoir échappé à la capture. Si ce n’est qu’on disposait pourtant déjà l’ époque de témoignages de gens ayant vu son cadavre peu après sa mort. Problème : le cadavre en question, ainsi que celui d’un compagnon tentant de fuir avec lui, ne sont pas retrouvés. Le champ est donc libre pour les esprits à l’imagination fertile. Jusqu’aux années 1970, où deux cadavres sont retrouvés et identifiés, par leur dentition. Le mystère est résolu. Enfin presque, puisque les promoteurs des théories de la survie ne désarment pas et continuent de proposer leurs versions. Une expertise ADN à la fin des années 1990 permettra de trancher définitivement la question.

Le chapitre qu’y consacre les auteurs est très intéressant, parce qu’ils explorent les témoignages, contradictoires, des gens ayant croisé Bormann lors des dernières heures de sa vie et l’on voit bien la complexité qu’il peut y avoir à démêler le vrai du faux. Mais l’intérêt vient aussi de l’exposition d’un certain nombre de thèses sur la fuite et la survie du personnage, avec leur évolution dans le temps, les « preuves » promises par certains, etc. On voit qu’il s’agit d’un sujet riche et sur lequel un certain nombre de gens se sont enrichis, ou ont tenté de le faire.

Bref, l’ouvrage creuse vraiment bien les questions auxquelles il s’intéresse. Ce qui un peu gênant le chapitre consacré aux relations entre Hitler et les femmes. Le sujet en lui-même ne pose pas problème et peut mériter que l’on s’y intéresse. Quantité de personnages historiques masculins ont invisibilisé, maltraité ou pire, des femmes de leur entourage et Hitler n’y fait certainement pas exception. Non seulement par sa relation problématique avec sa nièce Geli Raubal, qui se terminera par le suicide de cette dernière, mais aussi par celles qu’il semble avoir entretenu avec d’autres femmes qui n’en sortent pas indemnes. Mais ce chapitre sombre dans l’exploration de la sexualité – ou non – du personnage avec des hypothèses sur ses pratiques. On a l’impression d’aller se promener du côté de la presse de caniveau.

C’est bien dommage, car le reste de ce chapitre et tout le reste de l’ouvrage sont vraiment de bonne tenue. On voit bien les sources sur lesquels s’appuient les auteurs, qui explorent en détail chaque sujet et on y apprend forcément des choses. Bref, à part le point évoqué au paragraphe précédent, je ne peux qu’en conseiller la lecture à celleux que le thème intéresse.

Tous les secrets du IIIe Reich
de François Kersaudy & Yannis Kadari
éditions Perrin
670 pages, dont notes et index (poche)

disponible en numérique chez 7switch

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