En cette nouvelle année, je continue mon parcours à travers les romans de Philip K. Dick. Et j’arrive donc à l’un des plus connus. Un roman qui est aussi le premier que j’ai lu de l’auteur, il y a plus de trente ans, et dont je gardais un souvenir contrasté. Voyons un peu comment ça passe à la relecture, après avoir lu quelques centaines d’autres ouvrages de SF dans l’intervalle.
L’histoire se passe dans l’Amérique des années 1960. Mais pas celle que nous connaissons, puisqu’il s’agit d’un monde où l’Allemagne nazie et le Japon ont remporté la deuxième guerre mondiale. Les États-Unis ont été séparés en plusieurs entités, sous occupation ou influence de l’un des deux vainqueurs. C’est dans ce contexte que l’on suit plusieurs personnages, dont une partie croise la trajectoire d’un livre étrange.
L’uchronie que nous propose Dick peut se ranger dans une sous-catégorie particulière du genre : celle des récits dans lesquels certains personnages s’interrogent sur la possibilité d’un déroulement alternatif de l’histoire. Une uchronie dans laquelle le genre lui-même est un thème du récit. Et ici, c’est même plus qu’une discussion annexe entre quelques personnages. Car le livre dont il est question tout le long du récit est justement un récit uchronique, pour les personnages, puisqu’il décrit un monde dans lequel l’Axe ne l’a pas emporté.
Là où c’est encore plus intéressant, c’est que l’univers alternatif que décrit l’ouvrage en question n’est pas pour autant le notre. C’est une autre version d’une victoire alliée, où le sort des pays n’est pas le même que celui que nous connaissons. Ce qui m’a vraiment fait plaisir, ce fut de voir certains personnages questionner le réalisme de cette version alternative. Se pouvait-il que les événements suivent vraiment ce déroulement différent ? Ces protagonistes ont sur ce livre fictif le même regard que celui que nous pouvons avoir sur l’univers dans lequel ils vivent : cet univers uchronique est-il vraiment crédible ? On a là un effet de mise en abîme que j’ai apprécié.
Si la quasi-totalité de l’intrigue se passe sur le continent nord-américain, l’auteur sème un peu partout pas mal d’éléments sur le monde dans lequel vivent les personnages ainsi que sur le déroulement de l’histoire qui amène jusqu’à ce point. Ce qui fait qu’au final on peut assembler pas mal d’éléments sur ce univers.
L’un des aspects intéressants de cet univers alternatif, c’est les rapports complexes entre japonais et américains. On voit bien qu’il y a une forme de domination morale et culturelle des japonais et certains personnages américains le ressentent particulièrement. Mais cette relation a une certaine complexité, puisqu’un certain nombre de japonais ont une forme de fascination pour les objets américains.
Que dire encore ? Pèle-mêle : je crois que c’est le premier roman de l’auteur où un personnage féminin a un développement un peu intéressant et son point de vue est assez présent ; le roman est sensiblement plus long que les précédents ; on a une fin qui peut être insatisfaisante pour certains mais qui peut aussi évoquer Ubik.
Globalement, je pense que j’ai nettement mieux apprécié l’ouvrage que lors de ma première lecture. L’univers, l’effet de mise en abîme et le développement des personnages, et leur variété, m’ont intéressé. J’ai notamment le souvenir que la fin de l’ouvrage m’avait un peu laissé sur ma faim à l’époque. Ce n’est plus le cas aujourd’hui et c’est tant mieux.

Le Maître du Haut Château
de Philip K. Dick
traduit par Michelle Charrier
illustration de Akumimpi
éditions J’ai Lu
380 pages (poche)