J’ai lu plusieurs biographies de généraux de la seconde guerre mondiale, dont notamment celle de Model par Daniel Feldmann. Le même auteur a aussi produit un ouvrage comparant plusieurs généraux alliés participant à la libération de la France et l’invasion de l’Allemagne.
En introduction, l’auteur précise le périmètre de son étude. Souhaitant comparer le style et les performances de plusieurs généraux, il a choisit un panel suivant des critères assez strictes : des généraux du même camp, opérant sur le même théâtre d’opération et dirigeant le même type d’unités, une armée. Les critères sont précis et bien définis et l’idée me semble intéressante. On peut discuter des mérites d’un général dirigeant une division ou un groupe d’armée, mais les comparer n’aurait pas vraiment de sens tant l’échelle est différente. On se retrouve donc avec cinq portraits de généraux : Patch, De Lattre de Tassigny, Crerar, Hodges et Patton. L’étude exclut Dempsey, considéré comme pas trop dépendant de son supérieur Montgomery pour le commandement, et Simpson qui intervient plus tardivement que les autres dans le conflit.
Chaque chapitre a donc la forme d’une biographie simplifiée de chacun de ces cinq généraux. L’auteur nous présente rapidement leur origine familiale, leurs études, le début de leur carrière militaire. Il développe leur participation à la seconde guerre mondiale et en particulier leur commandement sur le front en Europe (Patch a la particularité d’avoir commandé auparavant dans le Pacifique). Et on termine par leur carrière post-Seconde guerre mondiale, qui pour une partie d’entre eux est relativement courte, Patch et Patton décédant dès fin 1945 et De Lattre de Tassigny en 1952, puis par un résumé de leur style de commandement et leur efficacité.
Si le cadre choisit permet d’avoir un contexte à peu près similaire pour le commandement, en temps que chef d’armée, de ces cinq personnages, leur profil varie considérablement.
Celui qui m’a le plus surpris, et qui était un de ceux que je connaissais le moins, est Alexander Patch. Le type ne fait pas de vague, il ne tire pas la couverture à lui, il va la où on lui demande d’aller, il prend le poste qu’on lui donne et ne réclame rien d’autre. On a presque l’impression de voir un type sans personnalité. Pourtant, il est efficace dans son travail. On le voit à l’œuvre dans des situations variées, que ce soit dans le Pacifique ou en Europe, et toujours avec une certaine réussite.
De Lattre de Tassigny, le fameux « Roi Jean », est un personnage qui semble plus complexe. Le bonhomme est nettement plus amateur de la lumière, qu’il n’hésite pas à faire braquer sur les hommes qu’il commande… en n’oubliant pas de se mettre au premier plan. On voit qu’il a une certaine compréhension des enjeux politiques, notamment avec la question de l’amalgame des FFI qu’il réussit plutôt bien. Et il a certaines réussites dans les opérations. Mais il peut aussi se fourvoyer et a ses têtes.
Le canadien Harry Crerar était une inconnue pour moi, juste un nom sur les organigrammes et les cartes. On découvre donc un personnage qui gravite dans les hautes sphères, relativement parlant, militaires du Canada et qui sait utiliser quelques leviers politiques lorsqu’il en a besoin. C’est aussi un cas un peu singulier d’un militaire près à accepter une éventuelle rétrogradation pour pouvoir être envoyer sur le terrain plutôt que de rester sur le continent américain.
Courtney Hodges est clairement celui qui hérite du titre de plus mauvais du lot. Outre qu’il foire un certain nombre de choses sur le plan militaire, notamment son incapacité à réagir au moment de l’offensive des Ardennes mais aussi son obstination avec la forêt de Hürtgen, il a aussi une gestion détestable de ses subordonnés, n’hésitant pas à les saquer au moindre prétexte.
Enfin, on termine avec le légendaire Patton. Lequel en prend aussi pour son grade. S’il a certes un certain nombre de qualité, notamment de bien réussir les exploitation de percées et une capacité à bien se faire obéir et comprendre de ses subordonnés, on voit aussi qu’il peine sur d’autres formes de combat, qu’il est capable de s’entêter sur des objectifs sans intérêt, qu’il a un certain dédain de la vie de ses hommes et enfin qu’il n’est pas vraiment capable d’influencer ses supérieurs. Il est particulièrement révélateur de voir Eisenhower expliquer que Patton ne doit pas se voir donner un commandement à un niveau supérieur à celui d’une armée.
Avec ce livre, l’auteur essaie de répondre à la question : qu’est-ce qui fait un bon général ? S’il reconnaît lui-même les limites, notamment quantitatives, de son étude, il parvient tout de même à dégager quelques conclusions de la comparaison de ces cinq profils. J’ai trouvé vraiment intéressant d’avoir choisi ces personnages aussi semblables – généraux d’armées alliées pendant la libération de l’Europe – et en même temps si différents. L’ouvrage n’est pas très long et on voit par les remarques bibliographiques finales le soin avec lequel son auteur a cherché les meilleures sources possibles pour réaliser son étude. C’est le cinquième ouvrage de l’auteur – dont deux co-écrit avec Cédric Mas – que je lis et c’est toujours un plaisir. J’espère qu’il en écrira encore quelques-uns du même calibre.

Ils ont conduit les Alliés à la victoire
de Daniel Feldmann
éditions Perrin / Ministère des Armées
290 pages, plus bibliographie, notes et index (grand format)
disponible en numérique sur 7switch