Utiliser l’Histoire : Comment les politiques utilisent le passé, de Jean-Christophe Piot

Depuis un bon moment, je suis le podcast C’est plus compliqué que ça, de Padre Pio, alias Jean-Christophe Piot. Une émission où son auteur essaie de revenir sur des sujets historiques à propos desquels on véhicule souvent des idées qui sont ou fausses ou au moins franchement déformées. Voici quelques exemples : les légions romains n’étaient pas imbattables, l’inquisition n’était pas d’une violence extraordinaire, Jules César n’a jamais dit « toi aussi mon fils », etc. Quand Piot décide de publier un livre où il s’intéresse à l’usage que les politiques font de l’histoire, ça m’intéresse forcément.

C’est en tout trente-deux chapitres qui composent cet ouvrage. Chaque chapitre démarre par une citation d’un personnage politique évoquant un sujet historique. L’auteur contextualise ensuite la citation, pour qu’on comprenne un peu dans quoi tout ça s’insère (ce qui est une bonne démarche… d’historien). Et ensuite on passe à l’explication de texte et à ce que la recherche historique dit du sujet en question. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il y a souvent un certain écart et même un écart certain entre l’idée qu’essaient de véhiculer les politiques par le biais d’une référence historique et ce que le sujet historique concerné représente en réalité.

Les chapitres sont regroupés en quatre parties, correspondant à chacune des grandes périodes historiques classiques : l’antiquité, le moyen-âge, l’époque moderne et l’époque contemporaine. Ceci permet d’avoir une sensation de progression au fil des sujets évoqués. Et parfois certains de ces chapitres se répondent les uns les autres.

Si l’auteur manie un certain humour, que l’on retrouve jusque dans quelques titres intermédiaires qui sentent la contrepèterie honteuse, le fond de son propos reste tout à fait sérieux et il propose un certain nombre de références en note de bas de page.

Sans surprise, certains sujets sont dans le sommaire : « nos ancêtres les gaulois », Charles Martel et la bataille de Poitiers, la légende du génocide vendéen, Vichy et les juifs… Dans la mesure où l’auteur s’appuie sur les déclarations des personnages politiques pour proposer les sujets, il n’est pas surprenant de voir ici traitées des théories fumeuses et nauséabondes que propagent de sinistres sbires tel qu’Eric Zemmour ou Philippe de Villiers. Car la droite et l’extrême-droite sont fort bien représentées dans l’ouvrage. Même si la gauche n’en est pas absente puisque certains de ses représentants les plus médiatiques savent aussi pratiquer une lecture très personnelle et assez myope de l’histoire.

Bien que ce livre compte une bonne trentaine de chapitres et traite donc tout autant de sujets, on sent bien qu’on n’a là que la partie visible d’un iceberg qu’il semble par moment impossible de ne pas croiser sur sa route pour peu que l’on écoute ou voit un minimum nos politiques s’exprimer.

Si dans certains cas on peut supputer que le mauvais usage d’une référence historique soit le fait d’une méconnaissance du sujet, il y a d’autres occurrences où aucune excuse de ce type n’est acceptable et où il est clair que l’individu concerné ment sciemment. Vu la trajectoire dans laquelle est engagée notre réalité, il peut être un peu déprimant de voir s’accumuler autant de détournements de l’histoire et il parait peu probable que la pratique aille en se calmant. Surtout si on rajoute par dessus tout ça une bonne couche d’IA générative (ou dégénérative), toujours bien utile pour bricoler des faux, dont la grossièreté n’aura d’égal que le culot et le manque total de honte des gens qui en feront usage.

Néanmoins, c’est toujours œuvre salutaire que de nous proposer un éclairage sérieux sur des sujets historiques. C’est enrichissant intellectuellement et cela peut éventuellement donner une ou deux cartouches à placer dans une discussion au coin de la machine à café du boulot quand Jean-Eusèbe de la RH régurgitera la dernière cochonnerie sortie sur un plateau télé qui aurait dû disparaître des ondes depuis plusieurs années. Ça donne parfois un peu l’impression d’essayer de sauter le Titanic en écopant à la petite cuillère, mais dans la mesure où il n’y a de toute façon pas de navire, ou plutôt de réalité, de secours, on fait avec ce que l’on a. Alors merci à Jean-Christophe Piot de nous fournir quelques petites cuillères de plus.

Utiliser l’Histoire : Comment les politiques utilisent le passé
de Jean-Christophe Piot
éditions Hugo Document
300 pages (format moyen)

disponible en numérique chez 7switch

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