Memory, de K. J. Parker

K. J. Parker fait indéniablement partie des auteurs de fantasy que j’apprécie le plus ces dix dernières années. J’avais dévoré sa trilogie Loredan et les deux premiers volumes de la trilogie Charognard m’ont tout autant emballé. Mais le lectorat français n’a pas été aussi conquis puisque après Ombre et Motif, les éditions Bragelonne n’ont pas publié le dernier volume de cette série. Qu’à cela ne tienne, je suis passé à l’anglais pour connaître le fin mot de l’histoire de cet étrange amnésique qu’est Poldarn.

On retrouve donc ce brave Poldarn qui a à nouveau quitté sa terre natale et est revenu dans l’empire. Cette fois, il s’essaie à la carrière de fondeur de cloche dans un coin perdu en espérant que personne ne prêtera plus attention à lui. Mais c’est bien mal connaître le destin.

Malgré le temps écoulé depuis la lecture de Motif et surtout les années passées depuis celle d’Ombre, j’ai replongé rapidement dans cet univers. Bien que Parker nomme les villes et autres entités géographiques, je continue d’avoir cette sensation d’univers plus ou moins générique, qui n’existe que pour pouvoir raconter une histoire. En cela, on s’écarte pas mal des univers classiques de fantasy où l’on sent que l’auteur en a imaginé quantité de détails (parfois trop). Ceci n’empêche cependant pas Parker d’utiliser des éléments de géopolitique dans ses intrigues, la chose était aussi présente dans la trilogie Loredan.

Poldarn a donc quitté sa famille et est revenu au sein de l’empire et on le voit tenter de se trouver un coin tranquille où il peut travailler sans être trop déranger. J’apprécie beaucoup cet aspect du personnage, ce type qui ne veut pas de soucis, pas d’aventure, juste qu’on l’oublie… et où le reste de l’univers conspire pour l’en empêcher. Les ennuis ne croisent pas sa route que par le pur effet d’un hasard arrangeant qui permet à l’auteur de raconter une histoire intéressante. Certains sont visiblement très intéressés par ce qu’il arrive à l’amnésique.

Parker continue de broder sur le thème de l’identité. Est-on définit par ses souvenirs ? Et dans ce cas, une amnésie n’est-elle pas l’occasion de devenir quelqu’un de différent ? Mais alors est-on encore responsable des actes de son moi précédent ? Le doute est aussi permanent, car rien ne garanti que ce que les autres racontent sur le moi précédent soit vrai. Sur la question du mensonge j’apprécie d’ailleurs pleinement la façon dont Parker fait réfléchir ses personnages. Car les gens parlent rarement à coup d’assertion logique basique et que l’on peut simplement accepter ou réfuter en totalité. Une simple phrase peut contenir à la fois plusieurs éléments de vérité tout en étant émaillée de mensonges. Et alors où se trouve la frontière entre les deux ? Et lorsque l’on trouve des contradictions entre les propos de deux personnes différentes, laquelle dit la vérité si tant est qu’elle ne mentent pas toutes les deux. A moins que l’une ou l’autre, voire encore une fois les deux, ne commette une erreur de bonne foi. Bref, les questionnements sur la vérité sont nombreux et variés. Parker parle aussi de la religion et dans ce domaine aussi les personnages se posent parfois des questions. Les préceptes ont-il un sens ou ne sont-ils qu’un outil pour obtenir une obéissance aveugle ? Enfin, on croise une question intéressante qui revient de temps à autre : peut-on être un dieu sans le savoir ?

Si j’ai parlé d’univers générique plus haut cela n’est pas pour autant synonyme de dépouillé. Fidèle à elle-même, Parker produit des descriptions toujours aussi détaillées. S’il est à nouveau un peu question de forge, on va aussi en apprendre un peu concernant la fabrication du charbon de bois et surtout on n’ignorera probablement pas grand-chose concernant la fonte de cloche (un défi a bien des égards). Parker sait aussi ménager des surprises à son lecteur et utiliser assez bien les fins de chapitre pour surprendre un peu. Mais ce dernier volume est aussi l’occasion de comprendre enfin que, d’une certaine façon, l’auteur a mené le lecteur en bateau depuis le début. Parce qu’en finissant par découvrir ce qu’il s’est (probablement) passé avant que Poldarn ne perde la mémoire ainsi que tout ce qui s’est tramé dans les coulisses depuis, on peut avoir la sensation que Parker n’a pas écrit la trilogie qu’elle aurait pu. Ce qui nous est simplement résumé aurait parfaitement pu être la trame d’une série de fantasy un peu plus classique. Pourtant, Parker ne m’a jamais ennuyé pendant ces trois volumes et m’a même régalé de moments savoureux et de réflexions intéressantes.

Ce Memory clôt une trilogie tout aussi plaisante et passionnante à lire que la trilogie Loredan. K. J. Parker manie la plume avec brio. Et cette trilogie se termine par un ultime et savoureux pied de nez de l’auteur à ses protagonistes et à son lecteur. Personnellement, j’en redemande.

MemoryMemory
de K. J. Parker
éditions Orbit
560 pages environ

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