Il y a parfois des premiers volumes de série que je lis et que j’apprécie nettement mais dont je ne lis pas la suite rapidement, pour une raison qui m’échappe. Et qui finissent par devenir un peu flou dans ma mémoire. C’est ce qui est arrivé à La Longue Terre, premier volume de la série du même nom écrite par Terry Pratchett et Stephen Baxter. Ces deux auteurs faisant partie de mes favoris, je trouve d’autant plus étonnant de ne pas avoir enchaîné avec le deuxième volume, que j’ai en stock depuis sa sortie en anglais (c’était le cas aussi du premier puisque je l’ai lu avant même sa publication en français). M’étant récemment décidé à reprendre cette série, j’ai donc ressorti mon exemplaire de The Long Earth de ma bibliothèque pour le relire et me rafraichir un bon coup la mémoire avant de pouvoir me lancer dans la suite.
Suite à la publication sur internet des plans d’une machine un peu étrange, et alimentée par pomme de terre, l’humanité devient capable de se déplacer dans un monde parallèle, sur une autre Terre, vide d’humains. Ce monde n’est que le premier d’une série de Terre dont la limite ne semble pas définie.
Ce roman m’en a rappelé un autre que Baxter avait co-écrit avec Arthur C. Clarke : Lumière des jours enfuis. On y voyait comment l’apparition et la diffusion d’une nouvelle technologie amenant une rupture changeant la société humaine. J’ai retrouvé un peu de ça dans ce livre puisque là aussi les auteurs montrent par moment en quoi le fait de pouvoir se déplacer vers des mondes littéralement vierges et en quantité possiblement infinie change beaucoup de choses. Tous celleux qui souhaitent se lancer dans une nouvelle vie, échapper à une autorité, un régime, etc. peuvent partir et aller jusqu’où bon leur semble. Le fait de pouvoir aller et venir librement entre les Terre amène bien sûr la possibilité de s’infiltrer dans des endroits qui étaient jusqu’ici interdit d’accès. Mais pour l’état, c’est surtout le fait de se retrouver avec d’autres versions de leur territoire qui amène des questions. Quelle autorité s’exerce sur l’équivalent du continent nord-américain dans la Terre voisine ? Et dans celle d’après ? Jusqu’où un état peut-il revendiquer la souveraineté ? Mais surtout jusqu’où peut-il la faire respecter ?
On nous propose aussi quelques contraintes à ce nouveau mécanisme. Des contraintes qui ont le grand avantage de permettre de générer des éléments d’intrigue, ce qui est toujours pratique, mais qui ne m’ont pas fait un effet trop artificiel. Notamment celle sur le fer, au sujet de laquelle on nous propose une possible explication parfaitement crédible, tout en nous laissant quand même supposer qu’il peut exister une autre raison à cela. En cela, on est légèrement dans la SF « scientifique » : une théorie permet d’expliquer une chose sans qu’on puisse le prouver, mais en l’absence d’alternative, cela reste une bonne explication.
Autour de tout ça, les auteurs nous dressent quand même une intrigue, centrée en grande partie sur Joshua, un personnage dont la naissance assez singulière nous est contée au début de l’ouvrage. Face à lui, on trouve un Lobsang qui est lui aussi très singulier, par sa nature. Les deux protagonistes s’engagent dans ce qui pourrait être une quête sans fin et si la fin de l’ouvrage amène un certain nombre de conclusions sur les fils narratifs, il faut bien avouer qu’on est pour l’instant loin du compte sur l’objectif qui motivait Lobsang et lui a fait embarqué Joshua dans l’aventure. Cependant, on se promène bien tout le long de l’ouvrage, de Terre en Terre, en suivant les variations et les évolutions, ainsi que les surprises que certaines d’entre elles recèlent.
Lorsque l’on lit un ouvrage écrit par plusieurs auteurices, il est toujours tentant d’essayer de deviner qui amène quoi. On peut aussi se demander pourquoi iels ont choisit de travailler ensemble. Et j’avoue qu’au début, il y a vraiment de quoi se poser la question quand ont aligne les noms de Terry Pratchett et Stephen Baxter. D’un côté l’auteur d’une série de fantasy humoristique incontournable avec une exploration des problèmes sociaux et un amour des petites gens. De l’autre, un auteur de hard-science écrivant des textes où science et technologie atteignent des niveaux assez incroyable, avec parfois des intrigues impliquant l’univers dans sa globalité. Si le pourquoi de la collaboration peut laisser perplexe, on devrait par contre pouvoir assez facilement dire qui amène quoi dans l’ouvrage. Mais après réflexion, je ne suis pas sûr que ce soit si simple.
Si Baxter ne m’a jamais beaucoup fait l’effet d’un auteur mêlant de l’humour un peu partout, il est quand même capable d’en semer un peu ici et là dans ses textes. Et s’il explore souvent des aspects techniques et assez centré sur ce qu’on appelle les sciences dures, il n’est pas aveugle à l’organisation des sociétés humaines.
Mais surtout, je pense que c’est sur Pratchett que ma vision était déformée ou plutôt partielle (et je ne suis peut-être pas le seul). Après y avoir pas mal réfléchi, je me dis qu’il est aussi un auteur qui s’accorderait assez bien à la SF un peu pointue, celle qui explore et cherche à comprendre le fonctionnement de l’univers et ses effets. Car c’est littéralement ce qu’il fait dans nombre de ses livres. Qu’il s’agisse du cinématographe dans Les zinzins d’Olive-Oued, du chemin de fer dans Déraillé, de la presse dans La Vérité ou de la gestion monétaire dans Monnayé, Pratchett reconstruit à sa sauce des évolutions de notre monde. Et pour arriver à produire des versions disque-mondienne de tout cela, il faut décortiquer et comprendre le fonctionnement de ces choses dans notre monde. Vu le résultat dans ce que l’auteur écrit, il réussi clairement à ce niveau. Je pense donc que Pratchett avait un bonne base pour éventuellement s’adonner à la SF « pointue ».
De plus, il y a un truc réellement commun aux deux auteurs : l’évolution. Personnellement, j’estime que l’évolution est la grande thématique qui irrigue la majeure partie de l’œuvre de Stephen Baxter. Quand le sujet n’est pas au centre de l’un de ses romans, il finit presque toujours par faire une apparition au détour d’une conversation. Et le sujet irrigue en fait tout autant l’œuvre de Terry Pratchett, même si je ne l’avais jamais formulé ainsi dans ma tête jusqu’ici. Car l’une des choses que j’apprécie beaucoup dans son univers du Disque-Monde, c’est que ça n’est pas un univers de fantasy statique mais un monde qui bouge, qui évolue. La technologie amène des nouveautés : le cinéma, la presse, le train, le télégraphe optique, etc. Car tous ces éléments ne sont pas juste des sujets que l’auteur s’amuse à traiter comme sujet central d’un roman avant de passer à autre chose. Ce sont aussi des évolutions qui changent son monde et qui deviennent des éléments de fond des récits suivants. Ce monde bouge, il change, il évolue. Et même certains de ses protagonistes en ont conscience.
Cette relecture a vraiment été plaisante. Je l’ai relu assez rapidement, l’écriture passant bien (en anglais) et l’ouvrage était d’une taille un peu à mi-chemin pour les deux auteurs (parmi les Pratchett les plus longs et les Baxter les plus courts). J’ai bien aimé l’alternance entre l’intrigue principale et les vignettes permettant d’avoir quelques aperçus de cette humanité en plein mutation. Et je suis assez curieux de voir ce que les auteurs ont en stock pour pouvoir remplir quatre romans supplémentaires. Cette fois, je ne devrais pas trop tarder avant de me lancer dans le deuxième volume, La Longue guerre.

La Longue Terre (The Long Earth)
de Terry Pratchett & Stephen Baxter
traduit par Mikael Cabon
illustration de Leraf / Marc Simonetti
éditions L’Atalante / Pocket
380 pages (grand format) 480 pages (poche)
disponible en numérique chez 7switch