Un souvenir nommé empire, d’Arkady Martine

Bien qu’étant assez focalisé sur mes auteurs favoris, je jette de temps en temps un œil sur les bouquins qui font un peu parler d’eux dans le monde de l’édition anglophone. Et la plupart du temps, les livres en question finissent par sortir de mon esprit. Mais de temps en temps, il y a en a un qui s’accroche un peu. Et quand ce dernier finit par être finaliste de plusieurs prix, remporter le prix Hugo et s’approcher d’une publication française, c’est autant d’incitation à s’y intéresser. Je me suis donc lancer dans A Memory called Empire (Un souvenir nommé empire en VF) d’Arkady Martine.

Un vaisseau du puissant empire Teixcalaanli se présente à la station indépendante Lsol en réclamant un nouvel ambassadeur. Mahit Dzmare est bombardée ambassadrice et embarque dans le vaisseau, direction  : la capitale de l’empire. Avec un double objectif : comprendre ce qu’il est advenu de son prédécesseur et garantir l’indépendance de la station.

Le point de vue proposé est intéressant. Mahit n’est pas citoyenne de l’empire Teixcalaanli et le découvre en partie. C’est un bon prétexte pour initier le lecteur à cette société. De plus, elle est issue d’une entité marginale et se retrouve projetée chez un voisin hégémonique. Elle a donc une certaine méfiance dans les rapports qu’elle a avec ses interlocuteurs. On la voit finalement accordé un minimum de confiance à certains personnages, peut-être un peu naïvement pourrait-on juger mais il ne me semblerait pas plus crédible de la voir conserver une méfiance totale vis à vis de tout son environnement.

L’histoire va beaucoup s’intéresser aux intrigues de pouvoir au sein de l’empire Teixcalaanli et j’ai trouvé intéressant le point de vue de Mahit sur le sujet. Non seulement en tant que personne extérieure à l’empire elle permet d’introduire différents éléments au lecteur sans que ce soit incohérent au niveau des dialogues. Mais on profite aussi d’un aspect supplémentaire, qui échapperait à un protagoniste teixcalaanli : les effets possibles de ces intrigues sur les entités extérieures à l’empire, comme la station Lsol. On bénéficie aussi de quelques passages avec d’autres points de vue qui montrent que sur la station elle-même il y a aussi des conflits de pouvoir. Enfin, vu que la spécialité de l’autrice est l’histoire byzantine, ce choix sur les intrigues de cours n’est pas surprenant.

La plume de Martine se lit sans problème et l’intrigue dans son ensemble n’est pas d’une originalité phénoménale : un personnage projeté dans un nouvel environnement et qui doit résoudre un mystère. Cependant, le cadre que propose l’autrice rend tout ça intéressant, ainsi que la façon dont elle traite le tout. Mahit parle la langue de l’empire et connait en partie sa culture par le biais de la fiction, mais cela ne lui permet de n’avoir en fait qu’une connaissance parcellaire de cette culture. On a là un petit point de convergence avec ce cher Murderbot de Martha Wells qui connait surtout l’humanité par les fictions épisodiques qu’il suit. Là où j’ai particulièrement apprécié l’usage que fait Martine de cette idée, c’est qu’il n’y a pas que la simple difficulté d’apprendre quelques mots de plus dans une langue étrangère. Chaque culture recèle ses complexités et pour la maîtriser réellement il faut soit y être immergé depuis l’enfance, soit en avoir une longue expérience. Traduire d’une langue à l’autre a toujours ses limites et on tombe parfois sur des concepts que l’on ne peut retranscrire facilement dans l’autre langue. Et comme l’illustre ce roman par moment, cela va au-delà d’une simple question de mot puisque certains de ces concepts ont une influence sur la nature même de la société texcalaanli.

Pour créer son empire Texcalaanli, Martine a vraisemblablement pris un peu d’inspiration dans quelques exemples historiques. Si les sonorités m’évoquent un peu la civilisation aztèque, d’autres éléments semblent venir de l’antiquité grecque et romaine. Ainsi, on voit que pour les texcalaanli, tout ce qui ne fait pas partie de l’empire est en quelque sorte en dehors de l’humanité, un peu comme les barbares désignaient dans la Grèce antique tout ce qui ne faisait pas partie de cette civilisation. J’ai aussi eu le sentiment de retrouver des éléments venant de la Rome antique. Comme le fait que chez les texcalaanli, le même mot désigne la capitale, la planète où se trouve cette dernière et l’empire tout entier. Pareillement, on retrouve l’idée que l’empire a besoin d’un motif « légitime » pour s’étendre, car il doit mener des guerres « justes » (le bellum iustum de la Rome antique). Ce que je trouve vraiment intéressant dans ces exemples, et ce qui m’a plu, c’est que cette inspiration n’est pas juste à visée cosmétique, ce qui est un peu trop souvent le cas en fantasy, mais que les éléments apportés ont un intérêt pour le récit.

Outre Mahit, l’ouvrage comporte pas mal de personnages féminins et on y trouve un peu d’éléments LGBT. Tout comme dans les romans de Becky Chambers, l’autrice manie tout cela très bien et ça s’insère naturellement dans son récit. On trouve aussi dans l’ouvrage des choses intéressantes sur la préservation de la mémoire, par le biais d’implant, ce qui permet quelques passages sur la question de la personnalité.

J’ai donc passé un bon moment avec A Memory called Empire. La plume d’Arkady Martine se lit bien et à partir d’une idée assez banale elle parvient à présenter plusieurs thèmes intéressants avec comme principe de fond la découverte d’autrui. L’autrice doit publier une suite, A Desolation called Peace, et je suis curieux de voir ce que cela donne.

Un souvenir nommé empire (A Memory called Empire)
de Arkady Martine
traduit par Gilles Goullet
illustration de Jaimes Jones
éditions J’ai Lu
500 pages (format moyen)

disponible en numérique chez 7switch

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