Alternate Generals, dirigée par Harry Turtledove

Dans mon stock d’anthologie à lire j’ai des ouvrages dont le thème est assez général et d’autres dont il est un peu plus précis. C’est le cas de Alternate Generals une anthologie d’uchronie militaire réalisée sous la direction de Harry Turtledove. J’ai déjà eu l’occasion de parler ici de ses romans, j’étais donc assez curieux de voir ce que donne une anthologie sous sa direction.

Cette anthologie commence avec The Test of Gold, de Lillian Stewart Carl. Cette nouvelle tourne autour du personnage de Boudica et l’autrice propose une trame historique un peu différente tout en utilisant l’idée de malédiction de façon intéressante. J’ai aussi apprécié que le changement historique proposé ne renverse pas complètement le sens de l’histoire.

Changement d’époque avec Tradition d’Elizabeth Moon qui se passe pendant les premiers jours de la première guerre mondiale. L’autrice propose de s’intéresser à un événement fort peu connu du conflit : la poursuite du Goeben et du Breslau. J’avoue que j’en ignorais tout et j’ai apprécié non seulement d’en apprendre un peu sur le sujet mais aussi de voir comment Moon réécrit cette affaire, sans forcément changer la face du monde mais en amenant tout de même un événement qui peut avoir quelques conséquences sur l’histoire. Et sans tenir compte de l’aspect uchronique, je trouve que le texte tient assez bien la route. On voit en particulier la difficulté de la poursuite en mer en une ère antérieure au repérage satellite. Le personnage principal doute, s’interroge non seulement sur les mouvements de son adversaire mais sur les intentions que cela reflèterait, etc. Bref, j’ai trouvé ça vraiment intéressant.

And to the Republic for which it stands est un texte assez court de Brad Linaweaver. On revient dans quelque chose de fort connu puisque le texte nous montre César à la veille des ides de mars. C’est sympathique et ça se termine par une petite pirouette.

On repart vers le 19e siècle dans The Charge of Lee’s Brigade de S. M. Stirling. Les textes précédents mettaient en scène le point de divergence qui fait justement l’uchronie. Cette fois on a la première nouvelle de l’antho qui utilise l’autre façon d’écrire dans ce genre : le point de divergence est dans le passé et le récit se passe pleinement dans un monde alternatif. Et l’auteur s’intéresse à refaire un événement connu de notre univers dans celui-ci : la charge de la brigade légère. Si l’idée générale a un intérêt, je n’ai cependant pas été particulièrement emballé par le texte.

The Craft of War retourne dans un passé plus lointain puisque Lois Tilton met en scène Alcibiade et Socrates. Le point de divergence est aussi dans le passé puisque les cités grecques ont perdus les guerres médiques. Les deux personnages discutent justement de ce qui a provoqué ce point de divergence. C’est non seulement intéressant (bien que l’on puisse trouver l’origine de la divergence un peu improbable) mais j’ai aussi apprécié le fait que le récit prend la forme d’un dialogue platonicien.

La nouvelle suivante part au temps des croisades. Dans Queen of the Amazons, Jody Lynn Nye met en scène Aliénor d’Aquitaine alors qu’elle accompagne son premier mari, Louis VII, dans la deuxième croisade. L’autrice parle assez bien des problèmes au sein de ce couple qui a marqué les esprits. Par contre, on ne sait pas si la suite des événements préparera le terrain à un conflit entre France et Angleterre, puisque la nouvelle montre justement un point de divergence, en pleine Terre Sainte.

On retrouve l’anthologiste lui-même, avec un The Phantom Tolbukhin consacré au maréchal soviétique du même nom. On est donc plongé en pleine deuxième guerre mondiale. J’ai assez vite trouvé quelques points du texte un peu bizarres, comme si l’auteur n’avais pas très bien fait son travail de recherche historique sur la période qu’il présente. Ceci aurait été assez étonnant de la part de quelqu’un comme Turtledove qui après tout est titulaire d’un doctorat en histoire bizantine. Et la fin du texte rend tout ça cohérent, ce qui fait toujours plaisir.

An Old Man’s Summer se passe à une époque pas très éloigné du texte précédent puisque Esther Friesner met en scène un président Eisenhower qui semble avoir fait un AVC et qui a des hallucinations, notamment à propos de la bataille de Gettysburg. J’ai l’impression d’être passé complètement à côté de ce texte dont le fond n’a pas su m’intéresser et la forme m’a rendu la lecture un peu pénible.

La nouvelle suivante est assez courte. Bill Fawcett propose dans The Last Crusader un monde dans lequel Napoléon a pris une trajectoire assez différente. Ce texte a une des caractéristiques typiques de certaines uchronies : malgré un point de divergence assez important, de nombreux événements arrivent de façon assez similaires à celle que nous connaissons. Ici il est ainsi un poil improbable de trouver l’équivalent de certains événements clés de l’épopée napoléonienne, comme une bataille similaire à celle d’Austerlitz. C’est le genre qui chose qui peut facilement m’agacer, car je trouve que ça rompt la cohérence de l’univers proposé. Mais ici c’est finalement assez bien passé, gràce à un personnage principal qui s’enflamme un peu facilement sur certains sujets.

On s’intéresse ensuite à un personnage nettement moins connue. Dans Billy Mitchell’s Overt Act, William Sanders va proposer un parcours différent au général Mitchell. Le texte va partir du point de divergence et ensuite en montrer toutes les conséquences, en suivant le parcours du personnage qui en est à l’origine. La forme qui utilise des extraits d’articles, d’interviews, de journaux personnels, etc rend bien l’histoire. Et j’ai trouvé vraiment bien pensé l’impact qu’a le point de divergence sur la seconde guerre mondiale ainsi que sur la période qui la suit. Une découverte intéressante.

Janet Berliner propose de s’intéresser à l’histoire de l’Afrique du Sud. Dans A Cause for Justice, elle met en scène Jan Christian Smuts, un personnage important de l’histoire de ce pays. La forme choisie rend le texte vraiment intéressant. L’approche suivie est un peu similaire à celle de Friesner mais cette fois j’ai vraiment apprécié le texte.

On revient au temps de la guerre de Sécession dans A Hard Day for Mother. Dans cette nouvelle, William R. Forstchen s’intéresse à Joshua Chamberlain et propose une autre version de la bataille de Gettysburg, dans un univers où Chamberlain s’est engagé du côté du Sud plutôt que du Nord. Au-delà de l’impact éventuel de ce changement sur le cours de l’une des batailles clés du conflit, le texte évoque la question des familles divisées par ce conflit et notamment de celles où des membres se retrouvent à combattre des deux côtés. C’est plutôt bien fait et l’auteur rend assez bien l’ambiance de la bataille, entre autres les incertitudes sur les positions amies et ennemies.

On retrouve l’un des rares auteurs traduits chez nous au sommaire de cette anthologie : David M. Weber, l’auteur de la série Honor Harrington. Dans The Captain from Kirkbean, il s’intéresse à la figure de John Paul Jones. L’idées est un peu similaire à la nouvelle précédente : que ce serait-il passé si ce personnage historique avait combattu dans un autre camp. Ici il s’agit dont voir ce que le bouillant marin aurait fait sous la bannière britannique pendant la guerre d’indépendance des États-Unis. Le texte est pas mal, même si je trouve les choses un peu trop facile par moment, ce qui est d’ailleurs un défaut un peu récurrent dans la série principale de l’auteur.

On reste dans le domaine maritime avec Vive l’Amiral de John Mina. Et même principe que les deux textes ci-dessus, mais cette fois avec un Horatio Nelson dégouté par la Royal Navy et qui part s’engager ailleurs. Le point de divergence me semble un poil improbable mais le résultat est intéressant, surtout vu l’importance que les choix des commandants peuvent avoir dans la guerre maritime. Le traitement qu’en fait l’auteur me satisfaisant cependant plus que dans le texte de Weber, notamment par le fait que le texte ne repose pas sur un seul protagoniste.

On revient sur terre avec Bloodstained Ground, texte dans lequel Brian M. Thomsen met en scène le journaliste Sam Clemens, plus connu sous son nom de plume : Mark Twain. Ici, il est question d’un point de divergence autour de la bataille de Little Big Horn et de son acteur le plus connu : Custer. J’ai beaucoup apprécié la façon dont l’auteur utilise le côté journaliste qui mène son enquête pour faire découvrir petit à petit au lecteur tous les aspects de cet univers alternatif et surtout la raison de sa divergence par rapport au notre.

Enfin, l’anthologie se conclut avec Vati, un texte de R. M. Meluch qui s’intéresse à Werner Mölders. L’auteur propose ici une version de l’histoire dans laquelle ce personnage ne meurt pas dans un accident d’avion (en se rendant à des funérailles, belle ironie) en 1941 et influe sur le fonctionnement de la Luftwaffe pendant le reste de la guerre. Les conséquences de ce changement sont assez importantes, mais l’auteur sait ne pas aller trop loin et livre un portrait intéressant de son protagoniste, notamment au niveau de ses doutes sur ses actions.

Comme beaucoup d’anthologies, il y a un peu de tout dans Alternate Generals et si je n’y rien trouvé de franchement mauvais, certains textes m’ont semblé avoir peu d’intérêt ou recourir à quelques facilités. Heureusement, la majorité des textes étaient intéressants, soit dans l’idée proposée soit dans la façon de la présenter, voire les deux. J’ai aussi apprécié la diversité des choix faits pour les divergences. Certaines reposent sur des idées assez connues mais d’autres m’ont poussé à me renseigner un peu sur certains événements ou personnages historiques. Un bilan positif pour moi, ce qui est tant mieux car cette anthologie n’est que la première d’une série de trois et j’ai déjà les deux autres volumes en stock.

Alternate Generals
anthologie dirigée par Harry Turtledove
illustration de Charles Keegan
éditions Baen
310 pages (poche)

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