L’étude d’un événement historique peut se faire sous de multiples angles et la disciple historique a véritablement multiplié les approches ces dernières décennies. Sur un sujet très riche comme la seconde guerre mondiale, il y a encore des possibilités nouvelles bien que la quantité d’ouvrage en parlant est littéralement incalculable. Et l’ouvrage dont je vais causer un peu ici en est un bon exemple : il n’en existait pas de tel, en tout cas en français, sur cet aspect particulier.
L’auteur commence en expliquant sa démarche et en précisant les limites de son travail, notamment du fait de l’impossibilité d’accéder à certaines sources (disponibilité ou manque de maîtrise d’une langue) mais aussi d’autres trucs peut-être un plus surprenant, comme le fait que tout le monde ne mesure pas les quantités d’or noir de la même façon à cette époque. Bref, c’est bien présenté et on sait où l’on va et où l’on n’ira pas.
On commence par une présentation du marché pétrolier avant la seconde guerre mondiale. Et il ne s’agit pas là d’un tableau rapide brossé à grands traits, bien au contraire. Feldmann rentre en détail sur l’organisation de ce secteur d’activité, qui est bien différent il y a un siècle de ce que nous connaissons aujourd’hui. C’est l’occasion de découvrir le cartel d’Achnacarry, une organisation méthodique du marché mondial entre les principales compagnies pétrolières, avec des règles pour les parts de marché, les prix, etc. Si l’auteur nous détaille autant toute cette partie, c’est parce que cela a son importance pour la suite du « récit ». On a aussi des éclairages sur ce qu’est vraiment le pétrole et sa diversité, sujet qui reviendra sur le tapis à plusieurs reprises. Car tant dans ses sources que dans ses usages, il ne s’agit pas d’une substance simple mais au contraire d’un agrégat de nombreuses molécules très nombreuses et variées.
On voit aussi de quel façon les différents états s’intéresse au sujet du pétrole et des stratégies qu’ils adoptent à ce propos. Ce qui est très intéressant ici, c’est de voir non seulement la diversité des situations mais aussi celle des approches envisagées. On regarde en particulier ce qu’il en est de la France, du Royaume-Uni et de l’Allemagne, les deux premiers étant dans une forme de paradoxe : ils disposent tous deux d’un empire colonial s’étendant à travers toute la planète ou presque mais n’ont quasiment pas de ressources pétrolières. Toujours est-il que les trois puissances ont des stratégies pétrolières différentes. C’est donc très intéressant de les comprendre et de les comparer.
L’un des points qui m’a particulièrement intéressé est celui de l’inquiétude sur la durabilité de cette ressources, notamment pour les marines de guerre. La période concernée voit le basculement du charbon vers le mazout pour la propulsion des navires de guerre. Or, la possibilité d’une pénurie future du nouveau combustible inquiète régulièrement les états-majors.
Feldmann montre aussi que les évolutions avant et pendant la guerre ne sont pas le seul fait des états ou bien des grandes compagnies pétrolières mais un mélange des deux, où chacun essaie de trouver un équilibre permettant de satisfaire tout le monde. Dans une certaine limite bien sûr.
On explore un peu en détail le cas de la Roumanie. Principal source de brut accessible « facilement » à l’Allemagne nazie, le pays est donc logiquement l’objet de certaines pressions. C’est une situation d’autant plus intéressant que politiquement la direction roumaine est au début plutôt favorable aux alliés. Et l’on voit que pendant la période précédent la guerre puis ses premiers mois, le Royaume-Uni parvient en partie à gêner le Troisième Reich de ce côté en utilisant l’arme financière.
L’auteur explore aussi en détail le cas du Japon et de son entrée en guerre contre les États-Unis. On pointe souvent l’embargo pétrolier imposé par le second au premier comme l’élément déclencheur qui précipite l’ouverture des hostilités. Mais il semble que les choses soient plus compliquées que cela et que cet embargo est arrivé un peu par hasard. Bref, la préméditation de Washington pour pousser Tokyo à la faute ne semble pas une thèse crédible.
Le pétrole aura fait partie des obsessions d’Hitler et aura guidé son choix pour l’offensive de 1942 : le Caucase. Feldmann explore un peu à quel point le résultat fut décevant. Non seulement parce que la Wehrmacht ne parviendra qu’à prendre le contrôle que d’une partie des champs pétroliers de cette région, mais aussi parce que les soviétiques auront pratiqué une terre brulée très efficace avant de leur céder le terrain. L’auteur parle aussi de la situation en Afrique du Nord et en particulier du cas El-Alamein.
On nous propose aussi un petit panorama de la vie en France sans pétrole. C’est très intéressant et j’ai enfin découvert comment fonctionne un gazogène. Ça ne vend vraiment pas du rêve.
L’importance du pétrole dans l’industrie et le déplacement des forces armées a bien sûr incité les différents belligérants à essayer de couper les adversaires de cette ressource. Avec là aussi des stratégies et des résultats bien différents. Le plus curieux étant peut-être de voir les États-Unis réussir dans le Pacifique, presque par accident, ce que les Allemands n’ont pas pu obtenir dans l’Atlantique.
Enfin, l’auteur n’oublie pas de voir quels sont les effets d’une pénurie d’or noir sur les opérations militaires. Et la réponse n’est pas forcément aussi évidente qu’il n’y parait.
Ce livre est un véritable tour de force. Daniel Feldmann a abattu un travail phénoménal pour arriver à rassembler autant d’informations et à en faire non seulement un ouvrage aussi riche mais aussi bien organisé et dont la lecture se fait avec aisance. J’apprécie notamment l’insertion de multiples cartes et graphiques permettant de bien saisir ce que raconte l’auteur. C’est un livre qui fera probablement date sur son sujet. Pour celleux qui voudrait un premier aperçu sur l’ouvrage, l’auteur a été invité par Le Fil de l’épée et discute pendant une heure du sujet.

Le pétrole dans la Seconde Guerre Mondiale
de Daniel Feldmann
éditions Passés Composés
385 pages, plus notes & bibliographie (grand format)
disponible en numérique chez 7switch