Reaper’s Gale, de Steven Erikson

Après six volumes et déjà quelques milliers de pages, on peut se dire que l’on a bien avancé dans le Malazan Book of the Fallen de Steven Erikson. Mais il reste encore quatre volumes de plus de trois cent quatre-vingt mille mots chacun, soit plus d’un million et demi de mots. Une paille. Voyons donc où nous emmène le septième opus, intitulé Reaper’s Gale, et nous verrons si les choses commencent à se décanter sérieusement ou si l’on a encore la sensation d’être loin de la fin de l’histoire.

L’empire Edur/Lether attend le retour de la flotte partie chercher des champions et qui ramène Karsa et Icarium. Les nouveaux dirigeants Edur essaient de s’adapter à leur conquête, non sans mal. D’autant plus que certains Letherii comptent bien reprendre les choses en main. Mais une menace nouvelle semble se profiler aux frontières de l’empire. Sans parler de l’armée de l’Adjunct Tavore en route pour une destination inconnue.

Comme d’habitude, Erikson lance quelques belles scènes dès le prologue, avec une ou deux images fortes. Et le reste du roman a évidemment son lot de passages marquants. Je continue d’avoir ses petits moments où je relis une phrase ou deux à voix haute pour bien apprécier leur puissance. Et même lorsque je n’ai le temps de lire que quelques pages, j’ai l’impression que ça en valait la peine.

L’un des aspects intéressants de ce volume est l’évolution de l’empire Letherii après sa conquête par les Edurs et d’une certaine façon on s’interroge sur l’identité du véritable vainqueur de cette guerre. Le passé professionnel d’Erikson refait surface dans cette mise en scène d’une confrontation entre deux cultures et de l’assimilation de l’une par l’autre. Les jeux politiques sont toujours présents et l’on voit qu’il existe presque autant de factions que d’individus, tant chacun a ses objectifs propres. On constatera notamment dans ce volume de l’utilité sur le plan politique de disposer d’une menace aux frontières de son pays.

Par le biais des Letherii, Erikson continue sa critique d’une certaine économie dont on observe les effets dévastateurs tout autant que sa fragilité face à ceux qui savent en manipuler les mécanismes et éventuellement les gripper à dessein. Les multiples manipulations de Tehol et son fidèle Bugg finissent par prendre tout leur sens. Mais l’auteur ne donne pas non plus dans l’angélisme puisque l’on voit bien que le changement de régime et d’économie est tout sauf bénin et que les difficultés pour y parvenir sont nombreuses.

Une nouvelle fois, on est face à un roman que d’autres n’auraient peut-être pas hésité à couper en deux, notamment vu la fin de la deuxième partie qui aurait constitué une bonne accroche pour pousser le lecteur à acheter le volume suivant. Mais comme d’habitude, Erikson ne termine l’ouvrage que lorsque le récit principal atteint sa conclusion naturelle. Et vu le nombre de séries, particulièrement en fantasy, où le premier épisode ne sert que d’exposition et où les auteurs laissent un peu trop facilement des cliffhangers en fin de volume pour pousser à lire la suite, j’apprécie vraiment la façon de faire d’Erikson. Même si cela a pour résultat de produire de gros pavés.

Comme d’habitude, les personnages ne me laissent pas indifférent et j’ai pris énormément de plaisir à les suivre, à partager leurs péripéties, à souffrir à leurs malheurs et parfois, heureusement, à me réjouir de leur bonheur. Erikson n’a rien perdu de sa capacité à créer des personnages en apparence insignifiants qu’il finit pourtant par transcender. Le duo Bugg/Tehol reste l’un de mes favoris et ce fut une grande joie de les retrouver. On retrouve aussi d’autres spécificités de l’auteur. Les villes construites sur les ruines d’autres villes, les civilisations sur les ruines d’autres civilisations. Les scènes qui semblent anodines et sont pourtant importantes et marquantes. Et des idées originales, surprenantes, des coutumes, des concepts qui provoquent cette petite étincelle d’émerveillement qui sont une des joies des littératures de l’imaginaire.

L’action et la guerre sont évidemment toujours de la partie. Les empires que décrit Erikson ne sont pas apaisés et la lutte d’influence entre ascendants et dieux anciens continuent de secouer les royaumes des mortels. Reaper’s Gale a son compte de pertes et de moments tragiques. Erikson offre encore des moments d’héroïsme et de grandeur incroyables, capables de créer des mythes et des légendes, mais aussi des moments de bassesse, des personnages tellement enfoncés dans leurs idées de vengeance ou de pouvoir qu’ils en deviennent pitoyables. Il sait toujours aussi bien faire mal. Et aussi faire sourire quelques pages plus loin, comme un sourire offert au milieu des larmes, tellement précieux. La disparition de certains personnages fait d’autant plus mal que les choses se jouent parfois à pas grand-chose et qu’on partage ce regret propre aux survivants : il aurait fallu tellement peu pour sauver certains disparus. Erikson sait aussi jouer avec certaines attentes et tout en nous comblant sur certaines, il parvient aussi à nous surprendre pour les autres. Comme une petite touche de Sanjuro de Kurosawa.

Une fois la dernière page tournée, je sens bien qu’on n’est pas encore dans la dernière ligne droite. Il reste beaucoup de choses à voir et à comprendre et les trois volumes restants devraient être bien remplis. Je suis toujours curieux de voir où mènera la fin de cette série mais avant d’y arriver il faudra d’abord que je passe par le huitième volume, Toll the Hounds.

Reaper's GaleReaper’s Gale
de Steven Erikson
éditions Bantam / Tor
environ 900 pages (grand format) 1200 pages (poche)

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2 réflexions sur « Reaper’s Gale, de Steven Erikson »

    1. Probablement pas. Deux éditions ont abandonné la série et un traducteur amateur essaie de porter un projet depuis des années et a essuyé des refus de diverses maisons (Mnémos, L’atalante, Bragelonne). Perso, je suis convaincu que le seul éditeur éventuellement capable de porter ce projet (et même pas sûr d’y arriver) c’est Bragelonne. Or ils sont déjà occupés avec la retraduction de la Roue du Temps qui représente probablement un trop gros investissement pour que l’éditeur s’amuse à investir dans une autre série de dix gros pavés.
      A part si je gagne un jour au loto (auquel cas je veux bien financer l’affaire) je doute très fortement que la série soit un jour intégralement traduite en français (et pour tout un tas de bonnes raisons, à commencer par le trop faible lectorat cible).

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