Anatèm, de Neal Stephenson

Il y a les livres que je lis très rapidement après les avoir acquis et à l’opposé ceux qui patientent une décennie, voire plus, dans mes rayonnages avant que je ne m’en occupe. Et même chez des auteurs que j’apprécie beaucoup, comme Neal Stephenson, ça peut être le cas. Après treize ans à le voir prendre la poussière, je me suis décidé à me lancer dans Anathem (Anatèm en VF).

Cela fait près de dix ans que Fraa Erasmas n’a pas eu de contact avec le monde extérieur. Faisant partie du groupe des Decenarian, qui ne peuvent sortir du Concent de Saunt Edhar qu’une fois par décennie. Et la fin de cette période est toute proche. Il va pouvoir passer dix jours à voir comment le monde a évolué, éventuellement à chercher quelques traces de la famille qu’il a quitté à l’âge de huit ans, avant de retourner au Concent pour une nouvelle décennie. Et à choisir l’ordre auquel il va appartenir. Mais le monde extérieur est-il décidé à laisser le Concent à sa quiétude isolée ?

Tout d’abord, je précise que j’ai lu l’ouvrage en anglais et que j’utilise donc les termes provenant de cette version. Je ne pourrai rien dire non plus de la qualité de la traduction française, qui n’a pas du être facile vu le texte original mais qui semble assez positivement saluée.

Cette histoire semble se passer sur un monde, nommé Arbre (oui, comme en français), qui ne serait pas le notre et où une sorte de religion a créé des monastères dans lesquels ses membres pratiquent en réalité la recherche scientifique. Ces entités semblent vivre plus ou moins à l’écart du monde extérieur, interagissant le moins possible avec lui, comme des sortes de sanctuaires du savoir, traversant les vicissitudes de l’histoire et les changements de régime.

Si l’intrigue met un peu de temps à se dévoiler, tout le début de l’ouvrage n’est pas inutile car non seulement il permet de poser le cadre de départ de la vie de Fraa Erasmas et donc de voir en quoi il va être bouleversé, mais Stephenson propose aussi dès le départ des éléments qui serviront plus tard dans le récit, au cours des nombreuses discussions et réflexions qui le parsèment. Car l’ouvrage est bavard. Pas seulement dans le sens qu’il pèse environ trois cent vingt mille mots en anglais, mais aussi dans le sens qu’il contient de nombreuses discussions entre les personnages, des échanges portant autour de sujet comme la réalité de l’univers, son unicité et la nature de la conscience. Les personnages agissent comme des gens de religion entretenant des discussions théologiques. Par moment, ça donne à l’ouvrage un petit parfum de Nom de la Rose.

Si le monde que décrit Stephenson n’est a priori pas le notre, on y retrouve quand même, et assez logiquement, un certain nombre de similitudes en terme de raisonnement et de pensée. Ainsi, on expose au lecteur un principe similaire à celui du rasoir d’Ockham. On trouvera aussi des éléments technologiques qui se rapprochent un peu du notre ou parfois qui le dépasse nettement.

L’auteur a fait pas mal de boulot sur le vocabulaire, puisque ce monde emploie des mots nouveaux, notamment pour tout ce qui se rapporte à cette religion. Si l’ouvrage dispose en fin d’un glossaire exhaustif qui permet au lecteur souhaitant vraiment en savoir plus de creuser la question, le texte est émaillé d’extrait de ce glossaire qui apparaissent généralement au bon moment pour profiter d’un petit éclairage bienvenu. Stephenson propose aussi en annexe trois discussions entre personnages qui permettent de creuser un peu certains concepts qui peuvent servir pour la compréhension de l’intrigue. Leur lecteur n’est cependant pas obligatoire puisque l’auteur propose une version condensée dans le corps de texte. Néanmoins, ces annexes ont l’aspect de délicieux petit bonus, notamment par leur écriture qui garde le rythme et le vocable d’une discussion entre membre de cette communauté religieuse.

L’ouvrage s’est acquis une réputation de livre un peu ardu à lire. Si je ne trouve pas ça totalement usurpé, je pense tout de même que Anathem n’est pas si complexe que ça. Ou plutôt que malgré sa complexité il reste assez abordable. Et ceci du fait de son écriture, Neal Stephenson ayant la bonne idée de rentre les choses assez graduelles. On commence l’ouvrage par une petite scène entre trois protagonistes que l’on identifie assez simplement. Fraa Erasmas, le narrateur, introduit rapidement et simplement son environnement immédiat et les protagonistes qui le peuplent. Et c’est progressivement que l’auteur ajoute des éléments. Ainsi, ce qui paraissait relativement simple au début, comme la congrégation religieuse à laquelle appartient Fraa Erasmas, va aller en se complexifiant. On va découvrir d’autres monastères et d’autres ordres, ainsi que les autres formes de religion existantes à l’extérieur. L’ensemble du monde va ainsi aller en s’enrichissant progressivement, ce qui permet au lecteur de s’imprégner petit à petit de l’ensemble. Si cette mécanique est en fait assez courante, je trouve qu’ici elle est particulièrement adaptée et exploitée. Une fois arrivé à la fin, on constate que l’ensemble est vraiment d’une grande richesse et pourtant l’effort consenti pour saisir le tout ne m’a pas semblé si important.

Avec Anathem, Neal Stephenson propose un ouvrage imposant, complexe et ambitieux. Si l’épaisseur du roman peut intimider, le texte le rend en fait assez abordable. L’univers, les personnages, le vocabulaire et les concepts sont présentés progressivement au lecteur qui peut ainsi s’acclimater petit à petit. Et ce que propose l’auteur récompense amplement ces efforts. Bref, c’est vraiment du grand Neal Stephenson et ça tient très bien sa place à côté de son Baroque Cycle.

Anatèm (Anathem)
de Neal Stephenson
traduit par Jacques Collin
illustration de Gaëlle Marco
éditions Albin Michel
656 et 560 pages (format moyen)

disponible chez 7switch (en deux volumes)

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