Memories of Ice, de Steven Erikson

Après deux premiers volumes très concluants, il n’est pas surprenant que j’ai poursuivi ma lecture du Malazan Book of the Fallen de Steven Erikson. Le deuxième volume avait réussi à être meilleur que le premier, ce qui n’est pas toujours évident sur les séries. Le troisième épisode, intitulé Memories of Ice, peut-il faire encore mieux ? C’est ce que nous allons voir. Notons que si les deux premiers romans ont été traduits en français, la publication de la série s’est arrêtée là chez nous. On entre donc dans le territoire de l’inédit dans la langue de Molière.

Après un volume dans les Seven Cities, on revient sur le continent de Genabackis où l’armée malazéenne déclarée hors la loi par l’impératrice essaie de forger de nouvelles alliances avec ses anciens adversaires. Car une nouvelle menace se profile sur le continent, le Pannion Domin qui semble décider à écraser tout ce qui se mettra en travers de la route de ses armées conquérantes.

Avec Memories of Ice, on monte encore d’un cran dans le volume de texte, environ trente pour cent de plus que dans Deadhouse Gates. Erikson structurant ses livres avec presque toujours le même nombre de chapitres, cela les rend d’autant plus épais et la densité de l’intrigue reste constante : on n’a pas vraiment l’impression que ça délaye pour gonfler le volume. Cette fois, la distribution est en grande partie connue du lecteur puisque l’on retrouve la plupart des personnages de Gardens of the Moon. Et ça fait sacrément plaisir de les revoir. Erikson nous propose quand même toute une tripotée de protagonistes supplémentaires et tous sauront marquer le lecteur, de la mystérieuse Lady Envy au duo Bauchelain/Korbal Broach et leur serviteur Emancipator Reese, en passant par Gruntle, Stonny Menackis ou Itkovian. Une fois atteint la fin de l’ouvrage, on se prend à regretter de ne pas les voir plus.

Erikson ouvre encore son roman par un prologue qui plonge quelques racines dans le passé… mais cette fois il remonte particulièrement loin, sur une grandeur de temps rarement (jamais ?) vu en fantasy. Et s’il sème des éléments qui vont évidemment servir par la suite, il déploie aussi déjà son talent pour les dialogues frappants et les scènes très impressionnantes. Bref, dès le début Erikson montre bien qu’il va rester dans la droite lignée des précédents ouvrages. Et la suite de Memories of Ice ne fait pas mentir le prologue. Impossible d’évoquer précisément ces scènes sans en dévoiler trop sur l’intrigue, mais elles sont bien présentes et la plume de l’auteur est toujours capable de faire ressentir au lecteur la puissance de ces passages.

Comme d’habitude, tout le monde à ses plans et ses petits secrets. Et ce volume va être très riche en révélations et en découvertes. On démarre d’ailleurs assez vite avec une réunion au début de l’ouvrage qui permet au lecteur de se remettre certains éléments en tête mais aussi d’en apprendre beaucoup plus sur certains. Et ça continuera par la suite, les révélations arrivant parfois par petite dose, parfois par pleine brassée. Un vrai festival. Et l’on va enfin percevoir les véritables grands enjeux de fond de cette série. Oui, il faut attendre le courant du troisième volume de cette décalogie pour vraiment prendre conscience de l’ampleur du problème. Encore une fois Erikson parvient à faire ressentir l’importance des choses, les mots ne se contentent pas de former des phrases sans émotion mais font vraiment vivre au lecteur toute la réalité de l’histoire. Et quand on croit avoir listé tous les enjeux, on en rajoute quelques uns. Même les dieux semblent plier sous le poids des responsabilités malgré leurs pouvoirs.

Au-delà des grandes lignes, Memories of Ice est aussi une occasion d’en apprendre un peu plus sur le passé de certains personnages. On apprendra ainsi les origines des Bridgeburners. Ces derniers sont d’ailleurs toujours aussi plaisants à suivre, continuant de faire régulièrement les guignols aux milieux des horreurs de ce monde en guerre, offrant des moments de détente et de sourire au lecteur. Erikson excelle dans ce mélange des genres. Si le Malazan Book of the Fallen est une grande tragédie dans un monde en guerre, il parvient pourtant à glisser des moments d’amusement et de détente avec des dialogues improbables, ne perd jamais de vue les intrigues politiques et sait même mettre en scène de la grande romance, de celles qui marquent durablement le lecteur.

Du côté action, Deadhouse Gates nous avait offert pas mal de batailles plus ou moins rangées. Memories of Ice se tourne plutôt du côté de la guerre de siège et comme on peut le supposer, ça va être bien moche. On ressent d’ailleurs bien que la guerre ne laisse personne intact, ceux qui survivent aux batailles n’en sortent pas indemnes pour autant, même pas les dieux.

Bien que l’on revienne dans une zone géographique déjà en partie explorée lors du premier volume, Erikson nous livre quand même des nouveautés sur ce plan-là. On sent que l’auteur ne manque jamais d’idées sur les peuples et les espèces qui peuplent, ou peuplaient son monde, un monde dont l’histoire se ressent régulièrement, où l’on voit que les civilisations ont prospéré puis périclité et disparu. Et toujours, il arrive à nous proposer des trouvailles originales tout en ayant un sens, une raison d’être.

La tension semble culminer vers le milieu de l’ouvrage et on pourrait laisser les choses s’arrêter là et garder le reste pour un volume suivant. Mais Erikson continue et la tension remontera à nouveau, pour un final qui éclipserait presque le sommet précédent. C’est là que l’on voit la logique du découpage en volume. En effet, si la tension du milieu de l’ouvrage ferait un bon final pour un roman, conclure le récit à ce moment n’amènerait qu’à un cliffhanger sans grande utilité. Erikson poursuit donc le roman jusqu’à ce qu’il arrive à ce qui en constitue une fin logique. Les volumes du Malazan Book of the Fallen ne sont pas simplement les épisodes d’une série, ce sont aussi des romans complets dans leur structure. Ce qui expliquent aussi l’épaisseur de la plupart.

Après deux volumes qui allaient crescendo, Erikson réussit la passe de trois avec Memories of Ice. Je ne sais pas si je peux aller jusqu’à prétendre qu’il est meilleur que Deadhouse Gates, tant ce dernier tapait haut. Mais je ne peux clairement pas le placer en-dessous. Erikson apporte des éléments clés pour le reste de la série, il continue de maîtriser tout ce qui faisait du volume précédent un bon livre et certains des changements qui semblent se profiler dans le Deck of Dragons ne peuvent que donner envie de lire la suite pour voir où tout ça mêne.

Memories of IceMemories of Ice
de Steven Erikson
Environ 780 pages (grand format) 920 pages (poche)

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4 réflexions sur « Memories of Ice, de Steven Erikson »

    1. Je ne dirais pas que c’est obligatoire, mais disons que c’est très fortement recommandé. 🙂
      Mais c’est vrai qu’il faut trouver le temps et le courage de se lancer dans une série qui rempli dix gros pavés. A côté de ça, les Misérables ou Guerre et Paix ça n’est finalement pas si long que ça.

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