Gardens of the Moon, de Steven Erikson

A chaque fois que je sors d’un livre marquant, je me demande si je trouverai d’autres ouvrages capables de l’égaler. Parfois, je doute d’y arriver, mais immanquablement il finit toujours par se présenter un bouquin qui s’impose à nouveau comme une étape particulière dans mon parcours de lecteur. Gardens of the Moon, premier volume du Livre malazéen des glorieux défunts du canadien Steven Erikson, est l’un d’eux

Ce roman suit principalement les soldats d’une armée en pleine conquête pour le compte d’une impératrice installée sur un autre continent. Ces hommes et ces femmes désabusés par leur travail se voient confier une nouvelle mission qui doit les pousser dans leurs retranchements. Mais, il y a bien plus derrière leur mission qu’une simple infiltration dans une ville ennemie.

Au premier abord, Gardens of the Moon se rapproche de La Compagnie Noire de Glen Cook, avec ces soldats sans aucune illusion qui aimeraient juste en finir avec la guerre, les machinations, etc. mais qui ne savent plus faire autre chose. Pourtant, on sent rapidement qu’il y a plus que cela. En effet, ici chaque personnage existe vraiment, a sa personnalité, son passé, ses rêves et ses objectifs. On peut trouver dans un livre un ou plusieurs personnages particulièrement marquants, mais généralement pas plus de trois ou quatre. Ici, je n’ai pas assez de mes dix doigts pour les compter.

L’univers développé par Erikson est extrêmement riche. Tout est pensé, chaque pays, peuple, espèce a ses particularités, son histoire, ses tabous ou ses habitudes. On sent que le monde dans lequel évolue les personnages a une histoire, que tout ne sort pas du vide par un effet de manche. Les relations tant entre les pays qu’entre les personnages ont des causes profondes et réelles. L’un des points sur lesquels Erikson est particulièrement doué, c’est la capacité à faire croire à son lecteur à ce qu’il raconte. Il ne suffit pas de dire d’un demi-dieu qu’il est véritablement hors norme en se contentant d’aligner quelques superlatifs. Il faut arriver à le faire véritablement vivre pour que l’on y croit sérieusement. C’est ce que parvient à faire Erikson, qui déplace non seulement des mortels de toutes sortes sur son échiquier, mais aussi des dieux et d’autres entités aux pouvoirs dépassant largement la normale. D’une certaine façon, j’ai un peu l’impression d’un récit dans la continuité de l’Iliade : une grande fresque mythique, dans laquelle les mortels et les immortels sont ballottés par le destin, le tout parsemé de grands morceaux d’héroïsme pur. Une sorte de gigantesque tragédie dont les protagonistes tentent, parfois en vain, de ne pas finir broyés par le destin.

L’une des grandes particularités de Gardens of the Moon est de ne pas toujours tout expliquer au lecteur. Ainsi, lorsque deux personnages discutent et que ce dont ils parlent est clair pour eux, il n’y a pas d’explication supplémentaire. C’est au lecteur de faire la part des sous-entendus et d’additionner les indices récupérés tout au long du récit pour comprendre certaines choses. On trouve ainsi certaines révélations importantes au détour d’une phrase anodine. Le style d’Erikson étant assez touffu, cela demande quelques efforts pour bien intégrer tous les éléments. C’est d’ailleurs de tout ce que j’ai pu lire en anglais, l’un des livres nécessitant le plus d’attention pour être bien compris.

De fait, je ne conseillerais pas l’ouvrage au néophytes de la fantasy. Il me parait utile, voire nécessaire, de disposer d’un petit bagage dans le genre pour profiter pleinement du livre. Par contre, à ceux qui ont adoré Le Trône de Fer de George R. R. Martin, qui ont dévoré La Compagnie Noire de Glen Cook ou ceux qui adulent La Roue du Temps de Robert Jordan, je ne peux que leur conseiller de se pencher sérieusement sur ce livre. On peut le trouver en français, mais la série complète n’étant pas disponible dans la langue de Molière, et ne le sera probablement jamais, il vaut mieux, pour ceux qui le peuvent, lire directement en anglais. C’est un peu difficile par moment, et quelque soit la langue choisie le lecteur devra faire des efforts pour en apprécier pleinement la richesse et la qualité, mais la récompense est à la hauteur de l’investissement qui sera fait dans sa lecture.

Gardens of the MoonGardens of the Moon
de Steven Erikson
éditions Bantam (Royaume-Uni) Tor (Etats-Unis)
environ 500 pages (grand format) 650 à 750 pages (poche)

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7 réflexions sur « Gardens of the Moon, de Steven Erikson »

  1. Avec tout le foin qui est fait autour de cette saga sur de nombreux sites, blogs, forums, etc…, on peut peut-être espérer voir un éditeur français se réveiller… C’est beau de rêver, hein ?^^

    Parce que bon, j’aimerais bien pouvoir le lire quoi, mais je n’ai pas assez de temps et de courage pour franchir le cap de la langue Shakespeare.

    1. Si on est réaliste, c’est mort. :p
      Le premier roman a été publié en français chez Buchet-Chastel qui s’est arrêté là.
      Ensuite, Calmann-Levy l’a republié, puis a traduit le deuxième (en le coupant en deux volumes). Et a stoppé là.
      Très franchement, je considérais déjà à l’époque que ça ne marcherait pas. Le public cible est assez restreint : il faut être déjà lecteur de fantasy et aimer la difficulté. Et si le premier roman n’est pas « trop » épais (500 pages de grand format en anglais), les suivants grossissent et on arrive rapidement à des pavés qui n’ont rien à envier au Trône de Fer ou à la Roue du Temps, donc des coûts de traduction très élevés.
      Gros coût de trad + public cible restreint + série plantée déjà deux fois = ça ne sera repris nulle part.
      Il reste le miracle : si je gagne au loto, je finance une édition française de ce truc. 🙂

  2. « Il reste le miracle : si je gagne au loto, je finance une édition française de ce truc. 🙂 »

    😀 Je verrais bien Bragelonne sur un projet de ce type, c’était un peu le même cas de figure que pour « la Roue du temps », déjà traduit auparavant.

    1. 1) Le potentiel commercial de la Roue du temps est nettement supérieur, les chiffres de vente de la série dans ses éditions précédentes étaient loin d’être mauvais.
      2) Bragelonne a déjà dit plusieurs fois qu’ils ne feraient pas la série. Avant la reprise par Calmann et après le plantage de ces derniers.
      Ceci étant, si je gagne au loto, c’est à eux que je proposerai le projet en premier. :p

  3. Si j’avais cherchéminutes de plus, j’aurais trouvé toutes les réponses à mes questions ici même :p Punaise ton billet donne encore plus envie. je suis certaine que Monsieur Cajou adorerait mais il ne lit pas non plus en VO :/
    Bon et bien, tu me fais signe quand tu as gagné au Loto et que tu as contacté Bragelonne pour le projet 😀

    Cajou

    1. Ah oui, c’est mon grand malheur avec cette série : le fait qu’elle ne soit pas accessible (à part les deux premiers romans) aux non-lecteurs en anglais. En plus, ce n’est pas ce qu’il y a de plus facile pour commencer la lecture dans la langue de Shakespeare. 🙁
      Il ne faut certes jamais perdre espoir, mais vaut mieux pas non plus entretenir des espérances infondées.
      Et puis, il y a heureusement plein d’autres bonnes choses à lire en fantasy en français. 😀

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