Spirou – Le journal d’un ingénu, d’Émile Bravo

Spirou et Fantasio fait partie des bd que j’ai beaucoup lu étant enfant. A l’époque, c’était relativement simple puisqu’il n’y avait qu’une série. Mais dans le courant des années 2000, son éditeur a multiplié les aventures en créant la série Le Spirou de… Cette astuce a permis aux éditions Dupuis de proposer nettement plus d’albums sur le marché, tout en ouvrant la possibilité à de nombreux artistes de proposer leur version du personnage. Et parmi toutes ses propositions, il y en a une qui s’est particulièrement fait remarquée et que j’ai beaucoup apprécié, celle d’Emile Bravo. Relisant cet album, voici l’occasion d’en parler en bien et pas qu’un peu.

L’auteur se propose de revenir à un personnage très proche de celui d’origine, créé en 1938, soit la même année que Superman : un ado travaillant comme groom dans un hôtel et interagissant régulièrement avec des enfants plus jeunes que lui. Une origine que les lecteurices qui ne se sont pas penchés sur les premières aventures écrites et dessinées par Franquin, sans parler de ses prédécesseurs comme Jijé, ne connaissent pas forcément. Emile Bravo revient aussi sur le contexte historique où est né Spirou puisque cette aventure commence en août 1939 et ça a une grande importance dans l’histoire qu’il nous raconte, l’hôtel où officie le jeune homme étant le lieu de négociations secrètes entre allemands et polonais pour essayer d’empêcher le déclenchement d’une guerre entre les deux pays.

Le récit va donc mélanger la petite histoire, avec la vie quotidienne de Spirou, ses interactions avec les enfants du quartier, son travail à l’hôtel, sa rencontre avec une jeune fille, etc. avec la grande histoire et la marche à la guerre de l’Allemagne hitlérienne.

Je trouve qu’Emile Bravo s’en sort très bien sur l’aspect historique. Il présente bien le contexte et son évolution, sa démarche est vraiment didactique. Ça pourrait être assez foireux, comme le sont parfois les explications qu’on balance par le biais d’un dialogue artificiel entre personnages, mais ici je trouve que ça fonctionne bien. Le fait que Spirou soit encore un enfant, pas forcément très au fait de la géopolitique, offre une vraisemblance aux questions qu’ils posent. Non seulement l’auteur rend crédible les interrogations du personnage mais aussi ses réactions par rapport à ce qu’il apprend. Spirou ne comprend pas très bien les ambitions hitlériennes, cela ne va pas avec sa nature.

Je trouve que l’album porte très bien son titre. Spirou est vraiment un enfant avec une certaine innocence, des idées simples et des préoccupations assez terre à terre. C’est particulièrement visible en comparaison de la jeune fille qu’il rencontre, une enfant politisée avec une compréhension plus poussée de certains grands enjeux… mais avec aussi ses illusions à elle. Car Bravo n’oublie rien du contexte historique, notamment le pacte germano-soviétique et les purges staliniennes. Si Spirou est un ingénu, c’est loin d’être le seul personnage que les grands événements surprend.

Si le personnage de Fantasio a été créé un peu plus tard que Spirou et qu’il n’existait donc pas encore au moment où a lien cet intrigue, il est tellement associé à son comparse qu’il paraitrait étrange de ne pas l’intégrer dans le récit. Emile Bravo nous propose donc la rencontre entre les protagonistes. Et la version qu’il propose de Fantasio ressemble pas mal à celle qu’on a pu connaître dans les toutes premières années du run de Franquin : un type obsédé par la recherche de scoop et pas toujours bien à l’écoute des autres, avec souvent des idées un peu fantasques.

On voit aussi beaucoup d’autres choses dans cet album. Les enfants que côtoie Spirou sont porteurs des préjugés de leurs parents (xénophobie, antisémitisme, etc.). Si certains adultes sont désagréables voire font figure de brute, d’autres sont bienveillants. On a plusieurs références explicites à Tintin et ça m’a bien fait sourire. Le fait que Spirou est un personnage belge, son origine historique, se manifeste aussi par le fait que son environnement se souvient de l’occupation allemande pendant la Première Guerre mondiale. Une période qui fut difficile pour le pays et ses habitants et qui vingt ans plus tard laissait forcément encore de nombreuses traces. C’est un sujet souvent un peu oublié en France et c’est bien d’y avoir pensé.

Graphiquement, j’ai trouvé ça magnifique. On retrouve le style que l’auteur a dans sa série Jules, qui peut avoir un petit côté faussement vieillot. Le découpage en quatre lignes de plusieurs cases accentue un peu cet effet bd à l’ancienne. Les pages sont bien denses et le fait que l’album soit édité dans un format un peu plus grand que les Spirou et Fantasio habituels n’est pas juste l’effet d’une pratique visant à augmenter le prix de l’album (oui, ça fait belle lurette que je trouve qu’on a un peu trop joué à agrandir les formats pour ça).

J’ai eu beaucoup de plaisir tant à lire qu’à relire ce Spirou. J’aime beaucoup le trait de Bravo, son idée de revenir à un Spirou des tous débuts tout en arrivant à intégrer ça dans le contexte de l’époque. C’est vraiment une très belle bd destinée aux enfants mais qui ne les prends jamais pour des imbéciles. J’aime aussi la mise en scène, la finesse de certaines situations, la tendresse de l’auteur pour ses personnages. J’aime beaucoup l’âge d’or de la comédie américaine et par moment j’ai l’impression de retrouver le même genre de plaisir dans cette histoire, comme si l’esprit d’un Ernst Lubitsch s’était penché sur le berceau de cette œuvre.

Quelques années plus tard, Emile Bravo a décidé de produire une suite à cette histoire, avec pour ambition de réaliser un récit de trois cents pages, réparties en quatre albums, et contant la vie de Spirou (et Fantasio) pendant la Seconde Guerre Mondiale. J’en reparlerai ici dans quelques temps.

Spirou – Le journal d’un ingénu
de Émile Bravo
éditions Dupuis
65 pages

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